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La petite fille invisible

de Isabelle Minière

Sélection Prix Jeunesse – Lauzerte 2013

Lauréate du Prix Jeunesse – Lauzerte 2013 pour « La petite fille invisible »

J’ai tout déchiré mes habits. Je suis dans un état… J’ai honte. Je voudrais me cacher. Que personne ne me voie comme ça. Mon pantalon est en lambeaux. Le neuf, le beau, le vert avec des fleurs, qui ressemble à une prairie. Qui ressemblait. Qui ressemble plus à rien. J’ai pleuré pour l’avoir, je vais me faire fâcher ce soir, tu vas voir… Je n’aurais pas dû aller à la balançoire. Strictement interdit, c’était bien dit. J’ai rien voulu savoir. J’avais mon plan, prévu depuis des semaines, et enfin l’occasion de l’exécuter : j’ai profité de la récré.

 

Ils étaient tous à se mettre en rond, à se chamailler à qui serait à côté de qui. Personne ne s’est aperçu que je n’y étais pas. Personne ne se dispute pour être à côté de moi. De toute façon, ces rondes ça ne m’intéresse pas. Les chansons qui vont avec, ça ne m’intéressent pas non plus. C’est toujours pareil, toujours le même cirque : les récrés servent à répéter le spectacle de la fête nationale. J’en ai assez. Je connais les paroles par cœur, c’est les mêmes que l’an dernier, les mêmes que l’an prochain. La ronde, c’est la même aussi, sauf que cette année on tourne dans l’autre sens. Pour changer.

Ils ont commencé à tourner, à chanter… Je ne manquais pas. Je me suis faufilée, j’ai filé. A la balançoire, derrière l’école.

C’était bien. Je suis allée haut, je suis allée jusqu’au ciel. Jusqu’aux oiseaux. J’ai cru que j’allais m’envoler. Je fermais les yeux pour me faire croire que je volais. Soudain j’ai entendu les chants s’arrêter : un chant national, on remarque tout de suite quand ça s’arrête, ça fait un grand silence et ça fait du bien aux oreilles.

J’ai entendu le silence, c’était le signal, la récré allait finir, vu que la récré ça sert qu’à répéter. Je me suis dépêchée. Un peu trop. J’ai sauté de mon perchoir, et là… le drame. Je me suis accrochée aux bouts de ferraille qui dépassaient du poteau de la balançoire. C’est une balançoire artisanale. Pas finie de construire. C’est pour ça qu’on n’a pas le droit d’y aller. Ça fait un an qu’elle est comme ça. C’est long à construire, les balançoires, faut croire. Les morceaux de ferraille s’accrochaient à mes habits, il a fallu que je tire. Et patatras. Le tissu s’est déchiré. Déchiré dans tous les sens, impossible d’arrêter la catastrophe. Les fils du tissu craquaient les uns après les autres. Je comprends pas ; maman disait que c’était de la qualité, que ce serait parfait pour le défilé, que c’était le même vert et les mêmes fleurs que sur le drapeau, que j’aurais l’air d’une bonne citoyenne en herbe. Maintenant, on dirait un déguisement de mendiante. Et encore, de mendiante pauvre.

Je rejoins la cour, j’ai le cœur qui bat. J’ai la trouille. Où tu t’es fait ça ? Qu’est-ce que je pourrais inventer ? Ça ne servirait à rien, tout de suite on verra que je suis allée à la balançoire. Strictement interdit. A croire que les bouts de ferraille sont là exprès pour dénoncer les enfants désobéissants. Comme quand la directrice de l’école met du charbon sur la poignée du placard où elle range les provisions de papier et de crayons. Si t’as les mains noires, c’est que t’as voulu piquer du papier. Et c’est toi qui finis dans le placard. Pour nous éduquer, les grandes personnes sont obligées de nous piéger, il paraît.

Donc mon pantalon me dénonce. Je ne chercherai pas à mentir. Mentir, ça double la faute, c’est ce qu’on nous dit depuis tout petits. Si je mens, c’est comme si j’étais allée deux fois à la balançoire. Ça double la punition aussi. Donc j’avouerai. Pas le choix. A moins qu’on ne me demande rien. Qu’on se dise : elle est tombée sur les gravillons, le pantalon était pas costaud… C’est plus fort que moi, dans les pires situations j’imagine des solutions.

Pour l’instant mes camarades ne m’ont pas remarquée. J’ai rien fait pour non plus. Je n’ai jamais été aussi discrète.

 

Ça y est. Le maître frappe dans ses mains. Il faut se mettre en rang. Je ne me précipite pas. Pas du tout. Je laisse tout le monde me passer devant. J’ai mal au ventre tellement j’ai peur. Et si je rentrais à la maison ? Je cours, je traverse la cour, et hop dehors… ? Se sauver, c’est encore pire que mentir. C’est comme si j’étais allée trois fois à la balançoire. Ça triple la punition. De toute façon le maître court plus vite que moi, et le concierge court encore plus vite que le maître. Donc en rang. Tout le monde se range deux par deux, et moi toute seule. Quand on est en nombre impair, il en faut un tout seul. Personne ne veut jamais être le tout seul, tout le monde se précipite pour être par paire.

Pour une fois c’est un soulagement d’être toute seule, tellement j’ai honte. Tellement j’ai mal au ventre. De plus en plus.

La classe avance. Deux par deux. Ça va être mon tour. Je vais passer devant le maître dans cet état… Rien que d’imaginer… Trois, deux, un, zéro, c’est mon tour, je respire un grand coup. J’y vais, je passe devant le maître. Je passe, et rien ne se passe. Le maître ferme la porte derrière moi.

 

– Tous à vos places !

Je rejoins ma place. Au premier rang. Malheur de malheur. Au premier rang, c’est encore plus impossible de passer inaperçu. Ma chance ne va pas durer. Le maître a eu une crise de distraction, tu vas voir quand il va rejoindre son estrade, avec vue imprenable sur le premier rang.

Surtout que… Surtout qu’il ne faut pas s’asseoir avant qu’il dise : « A – SSIS ! » C’est comme ça, il faut rester debout en attendant, debout et silencieux. Ça nous entraîne pour la minute de silence devant le drapeau, juste après le défilé. Là, il faut se taire et ne pas bouger, tout en pensant à tous ceux qui ont donné leur vie pour notre beau pays. Ce qu’on pense, on ne peut pas vérifier ; tandis que si on bouge, ça se voit. Comme on s’entraîne tous les jours à l’école, ce n’est pas trop difficile de ne pas bouger. Surtout que la minute de silence ne dure que trente secondes, parce qu’ensuite il y a les discours. Les discours durent longtemps et il faut écouter, mais on ne peut pas vérifier non plus. La ronde et les chants des enfants, c’est tout à la fin, pendant que les adultes boivent l’alcool national en souvenir de tous ceux qui ont donné leur vie pour notre beau pays. Ça doit faire beaucoup de morts, parce qu’il y a beaucoup d’alcool. En tout cas personne fait

attention aux chansons ; du moment qu’on tourne en rond, tout le monde est content. C’est pour ça que j’ai préféré aller à la balançoire.

 

Voilà, le maître est là, debout sur l’estrade. Et juste devant moi. C’est lui qui a voulu que je sois au premier rang ; avant j’étais bien tranquille, près de la fenêtre, près de la porte, tout au fond. Il m’a déménagée, il y a plus d’un mois : « J’ai l’impression que tu penses à autre chose qu’à ce que je raconte ! » Il n’avait pas tout à fait tort, alors j’ai rien dit pour ne pas mentir. Une fois au premier rang, juste sous son nez, il a ajouté : « Attention ! Pas de distraction ! Je t’ai à l’œil ! »

Ça fait un mois qu’il m’a à l’œil. Mon pantalon déchiré, ça ne va pas lui échapper. Il regarde dans ma direction… je tremble. Il ne dit rien. Sûrement il cherche la punition. C’est long. Je compte le temps dans ma tête. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix.

– A – SSIS !

Tout le monde s’assoit. Sauf moi. Je préfère en finir. Qu’il dise tout de suite. Il dit :

– Prenez vos cahiers, copiez la consigne écrite au tableau !

 

Est-il possible qu’il ne m’ait pas vue ? Soit dit en passant, lui qui nous fait des sermons contre la distraction, il donne le mauvais exemple. Ça se voit, bon sang, que je suis la seule debout, et sous son nez, au premier rang. Même moi, je l’aurais remarqué.

Mes camarades ne disent rien. Bizarre. Ils ont peur de se faire punir pour distraction, sûrement. Alors ils préfèrent écrire la consigne, sans me prêter attention.

Je m’assieds. Je l’ai échappé belle. A la maison, c’est sûr, ça se passera autrement. La tête de papa… Et ses cris. Rien que d’y penser, j’ai envie de pleurer. On n’a plus le droit de battre les enfants, c’est anti éducatif, mais on a le droit de crier dessus. De les priver d’un tas de choses. Même de manger. Ce soir, j’irai au lit sans souper, et demain aussi sans doute. Pour m’apprendre. Pour me faire réfléchir. Si j’avais su, j’aurais bien mangé ce midi, et j’aurais caché du pain dans mon sac. D’habitude quand je prévois une punition, je fais des provisions. Là, j’ai oublié, complètement. Je pensais tellement à la balançoire que ça m’a coupé l’appétit. C’est malin. J’ai déjà faim.

 

– DE – BOUT !

Là, il va me voir… il est à deux pas, tout près de moi.

Silence. Je tremble. Je frissonne. J’ai tout compris : il va me punir pour ne m’être pas dénoncée, en plus d’avoir désobéi. C’est comme si j’étais allée dix fois à la balançoire. Quand on fait une faute, il faut se dénoncer, et ça ne me vient jamais à l’idée. Jamais. C’est dommage, parce que si je m’étais dénoncée tout de suite, c’était comme si j’étais allée une demi-fois à la balançoire.

– Le premier rang commence, de gauche à droite, vous récitez chacun une strophe du poème. Quand on arrive à la dernière strophe, on reprend à la première. Je ne veux pas d’interruption. Gare à la distraction ! A trois on y va. Un ! Deux ! Trois !

Le garçon, au bout de la rangée commence la première strophe. Il a de la chance, c’est le refrain, c’est le plus facile. Je suis en troisième position. La troisième strophe est pas marrante, même barbante. Je la répète dans ma tête.

Ça y est, c’est à moi. J’ouvre la bouche… Ah ben ça alors ! C’est mon voisin de droite qui récite à ma place ! On m’a sauté mon tour au nez et à la barbe du maître. C’est gonflé. Mais le maître a l’air de trouver ça tout à fait normal. Comme si je n’étais pas là. Comme s’il y avait un trou entre le deuxième et le quatrième élève du rang. Le trou, c’est moi. Ça doit être une nouvelle façon de punir. De faire réfléchir.

 

– A – SSIS !

J’en ai marre, je veux être punie tout de suite. Je veux plus attendre. Je ne m’assieds pas. Le maître ne réagit pas. Comme si je n’existais pas. Ça se voit pourtant un seul élève, debout au premier rang. Il ne veut pas me voir. Je vais le forcer à me voir, qu’on en finisse avec cette histoire.

Je monte sur l’estrade. Le maître ne dit rien. Je m’assieds sur le bureau du maître. Le maître ne dit rien.

C’est sûrement une nouvelle expérience pédagogique : il fait semblant de ne pas me voir. Le maître adore les expériences. Hier il a fait semblant d’oublier les devoirs pour voir si on allait les réclamer. On ne les a pas réclamés. Et on en a eu le double.

Je m’allonge par terre sur l’estrade. Le maître ne dit rien. Bon, tant pis, on va employer les grands moyens… je tire la langue au maître. Il ne dit rien. Il veut voir jusqu’où je peux aller ? Il va voir.

Je lui fais des grimaces, des tas de grimaces, comme un singe. Il ne dit rien. Je doute. Je suis allée trop loin. S’il me voyait, il ne m’aurait pas laissé bafouer son autorité (ça s’appelle comme ça : bafouer l’autorité).

Est-ce que je suis devenue transparente ?

Non… dans la vitre, je vois mon reflet. Mais peut-être je suis la seule à le voir ? Ou c’est un jeu ? Ils se sont donné le mot : faire comme si je n’existais pas. Ou bien je suis invisible ?

J’ai peur. Il faut que je sache. Il y a une chose que le maître ne me laissera jamais faire s’il me voit, même si c’est une expérience pédagogique. Je vais faire cette chose-là… J’ai la trouille, parce que si c’est une expérience, ça va chauffer. A trois j’y vais. Un, deux, trois.

Je prends mon cartable, je marche vers la porte, je tourne la poignée de la porte. J’ouvre la porte.

Je suis sur le seuil, le maître continue à parler comme si de rien n’était. Si je suis invisible, autant en profiter, je lui retire la langue, et … allez, tant que j’y suis, je mets mon doigt sur mon crâne et je fais mine de le visser, façon de dire :

« T’es complètement toqué, mon pauvre garçon ». Le maître ne me voit pas. Sans quoi il ne m’aurait jamais laissée faire ça. Je recommence pour vérifier. Je ne suis pas très fière de moi. Si jamais je redevenais visible au moment où je fais ça ? Apparemment non.

Je me sens bizarre. Je ne sais pas quoi pas faire. Si je suis invisible c’est quand même idiot de rester à l’école. Je sors. Je suis dehors. Le maître ne me rattrape pas. Je passe devant le concierge. Il me laisse passer, il me laisse sortir. Je lui tire la langue aussi, ce serait dommage de se priver, vu que le concierge est vraiment un sale bonhomme.

 

Je suis dans la rue. Et là, je fais quoi ? Peut-être que je ne suis invisible qu’à l’école. Peut-être qu’à l’extérieur je redeviens visible.

La boulangerie en face… je vais pouvoir vérifier si on me voit. Je traverse la rue, j’entre dans la boulangerie. La boulangère discute avec une dame. Je m’approche. Elle ne me voit pas, ou elle fait comme si… La dame aussi.

J’ai faim. Les gâteaux me tendent les bras. J’en prends un. La boulangère ne dit rien. J’ouvre le bocal de bonbons. J’en prends plein. Elle ne dit rien. Tout comme le maître. Je lui tire la langue, je grimace, rien à faire, je suis invisible.

Invisible. Ça me tourne la tête d’être invisible. Je vois flou tout à coup. Non, c’est des larmes qui m’empêchent de voir. J’essuie mes yeux. Et je sors de la boulangerie.

Dans la rue, je me traite de triple idiote. Etre invisible dans une boulangerie, c’est le rêve ! J’y retourne. Je me sers. Je prends des sacs en plastique sur le comptoir et je les remplis. Gâteaux, bonbons, boissons. Quatre sacs, deux dans chaque main. La boulangère me laisse sortir avec les quatre sacs. Donc les sacs sont invisibles. Est-ce que tout ce que je touche est invisible ? Non, ça ne marche pas, parce que la porte de la boulangerie est visible. Je m’embrouille.

Et je traverse la rue, sans regarder. Mauvaise idée : quand on est invisible, ça doit être facile de se faire écraser. Et pas facile de se faire soigner.

Je panique. Qu’est-ce qu’on devient quand on est invisible ? Qu’est-ce qu’on fait à part manger des gâteaux et des bonbons ? Je respire à fond, je m’assieds sur un banc. Je réfléchis en grignotant. Mon invisibilité n’est pas logique. L’histoire des sacs, par exemple, et puis les bocaux, l’étalage de la boulangère qui se vide sous ses yeux… Point positif : je peux m’alimenter et me déplacer comme je veux. Point négatif : quand personne nous voit, c’est comme si on n’existait pas…

Je fais un tour dans la ville, des fois que quelqu’un me verrait. Le policier au carrefour, je m’approche de lui et je joue la petite fille perdue qui demande son chemin. Il s’en fout. Je recommence plus fort. J’entends ma voix, lui pas. Je me tais. Parler, ça sert à quoi si personne nous entend ? Je remarque au passage que j’ai déjà pensé ça quand j’étais encore visible. Sauf que j’avais l’espoir qu’on m’entende… tandis que maintenant… Et si j’essayais de toucher le policier, pour voir ? J’avance la main, j’y vais doucement parce qu’il a une arme à la ceinture. Son uniforme vert a l’air tout neuf, tout soyeux, j’y pose la main. Il ne dit rien. Je touche son bras, et puis sa main… ça ne lui fait rien. Il ne me sent pas. Ne m’entend pas. Ne me voit pas.

J’essaie de parler à d’autres gens. Peine perdue. Alors je me tais. Je marche en silence. Et je rentre chez moi.

 

Mon cœur cogne quand je pousse la porte.

J’entends les voix de mes parents et mon cœur tape plus fort. Pourvu qu’ils me voient. Je serai punie, on me criera dessus, mais je serai vue. Je pose mes sacs dans l’entrée, je pousse la porte de la cuisine.

Ils sont là, ils sont à table. Ils ne m’ont pas attendue… Ils ne m’ont pas entendue.

Je m’avance. Jusqu’à la table. Je dis « Bonjour ». Je dis « C’est moi ». Je dis « Vous me voyez ? » Puis je ne dis plus rien. Je m’assieds. En bout de table, je les regarde dîner. Mon couvert n’est pas mis. A la place où je m’assieds d’habitude, mon père a posé le gros cartable avec lequel il va travailler. Je n’existe plus. On ne peut pas faire semblant que son enfant n’existe pas. La preuve : je touche leurs mains et ils ne s’aperçoivent de rien.

Papa parle avec maman. Lui qui ne lui disait jamais rien, ou « Passe-moi le sel », le voilà qui discute. Qui discute bien. Maman aussi a changé : elle n’a pas peur de lui. Elle n’a pas peur qu’il crie.

Je les écoute, je les regarde. Ils s’entendent bien. Je ne les ai jamais vus comme ça. Ça leur fait du bien que je n’existe plus. C’est très égoïste de ma part, mais moi ça me fait pleurer de ne plus exister. Ils ne parlent pas de moi, ma photographie sur le mur a disparu, mon rond de serviette n’y est plus… Pas de traces de moi. Ai-je jamais existé ?

Je les laisse là. D’abord j’ai assez mangé tout à l’heure, et quand on est invisible on peut quitter la table sans prévenir.

 

Je monte dans ma chambre. Ma chambre ?

La pièce est là. Mais ce n’est plus ma chambre. Les meubles sont les mêmes, le lit, le bureau, l’armoire. Mais le bureau est vide. Plus un cahier, plus un papier. Pourtant y avait du bazar, papa criait tout le temps pour que je range. J’ouvre l’armoire. Il y a des habits de grande personne, des habits à mes parents, plus aucun des miens. Mes jouets ? Mes poupées ? Mes livres ? Plus rien. Plus rien de moi. Est-ce que j’existe ? Est-ce que je suis folle ?

Etre invisible, c’est pratique pour manger et pour se déplacer, pour le reste c’est un cauchemar. Un cauchemar… j’y suis : je vais dormir, et peut-être que quand je me réveillerai je serai visible, dans ma chambre à moi. Peut-être que je fais un cauchemar, là maintenant.

Je n’arrive pas à m’endormir parce que je pleure. Quand enfin je m’endors, je rêve que je pleure. Que je pleure parce que je suis invisible. Et tout recommence. Pleurer, dormir ; dormir, pleurer…

En pleine nuit, j’allume la lumière, et je regarde, je regarde partout autour de moi. Je cherche. Je cherche une trace de moi. Rien qu’une.

Oui ! Oui, oui, oui ! Elle est là, glissée sous la table de nuit, là où je l’avais cachée : la tour Eiffel. Ma carte postale à moi, que j’ai trouvée dans un livre à la bibliothèque. C’est marqué : « Paris. La tour Eiffel illuminée ». C’est beau. Ça donne envie de grimper tout là-haut. Je sers ma carte postale contre moi. Je n’existe peut-être pas, mais j’ai existé. Je ne pleure plus. Je m’endors. Et je rêve. Je rêve de la tour Eiffel.

*

Uchropie. On apprend de sources diplomatiques qu’une terrible expérience s’est déroulée sur le territoire de ce petit pays, fermé au reste du monde.

Le président à vie, A.H. Mabouli, est, on le sait un passionné de psychologie sociale. Il est connu pour avoir tenté les expériences les plus farfelues. Mais là, les faits dépassent l’entendement.

25 enfants de moins de dix ans ont servi de cobayes pour vérifier une hypothèse, imaginée par A.H. Mabouli lui-même, selon laquelle des enfants persuadés d’être invisibles finiraient par douter de leur existence, et par se laisser mourir.

Les 25 enfants choisis ont donc été victimes d’une machination diabolique : plus personne ne semblait plus ni les voir ni les entendre. Leurs parents eux-mêmes, on frissonne en y pensant, ont accepté de rentrer dans le jeu, en échange d’une large rétribution.

Les résultats, si on ose dire, de cette expérience sont effrayants : 24 des 25 enfants sont décédés dans les six mois.

Seule une petite fille a survécu : elle a profité de son invisibilité pour traverser le pays et passer la frontière, la police ayant ordre de ne pas la voir.

Elle est arrivée hier à Paris, tout ahurie qu’on puisse la voir, qu’on puisse l’entendre. C’est un contrôleur de train qui l’a découverte, recroquevillée sur une couchette : elle n’avait ni billet, ni papiers.

Incroyable mais vrai : ses premiers mots, dès qu’on lui a offert les services d’un traducteur, ont été ceux-là : Je veux voir la tour Eiffel.

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