Dans le panneau

de Emmanuelle Urien

Sélection Prix Jeunesse – Lauzerte 2013
Nouvelle extraite de Court, noir, sans sucre (éditions Quadrature)

Fermé le dimanche

C’est écrit en gros, à la main, sur un panneau de carton. C’est l’écriteau du dimanche pour dire qu’aujourd’hui le magasin est fermé quand aujourd’hui c’est dimanche. Moi, j’aimerais autant que ça reste ouvert tous les jours, mais comme répète souvent l’épicière, le dimanche, c’est sacré. La première fois, j’ai trouvé marrant qu’elle soit du même avis que le curé, vu qu’elle dit toujours qu’elle ne peut pas l’encadrer, celui-là, et les autres pareil, avec leurs sermons à deux balles. Ça l’a fait sauter au plafond, pas question qu’elle soit d’accord avec cette engeance-là ! Alors elle m’a expliqué : ses dimanches à elle, c’est pour reposer ses palpitations, son arthrose et faire marner le Grand Capital, tandis que le dimanche du curé, il lui sert à berner les pauvres gens et à leur faire croire au septième ciel alors qu’ils resteront leur vie entière bloqués au rez-de-chaussée, tout ça pour finir au sous-sol quand ils auront claqué. Moi, ses histoires, j’y comprends pas grand-chose, mais c’est normal : Maman me dit que c’est les gènes sans le plaisir, l’héritage sans testament, c’est comme ça qu’elle parle de mon père, elle appelle ça mon retard mental – c’est rien, j’ai l’habitude. Mais je lui ai quand même fait remarquer, à l’épicière, qu’il n’y avait pas d’ascenseur dans l’église, juste un petit escalier pour grimper au clocher et encore, ça donne à peine deux étages en tout. Ça l’a fait rigoler. Je la fais toujours rire, l’épicière, même si c’est pas exprès. Alors que les gens, je vois bien que je les agace. Des fois, j’ai à peine eu le temps d’ouvrir la bouche qu’ils sont déjà tout énervés, ils deviennent méchants. Comme ça, pour rien. Je ne me tracasse pas pour si peu : ça fait partie des grands mystères de la vie, comme dit Maman en soupirant chaque fois qu’elle me regarde un peu longtemps.

Ce panneau, il est accroché sur la porte à une grosse pointe rouillée. C’est pas bien prudent, il faudrait en changer, rapport au tétanos. Mais bon, rouillée ou pas, ça n’arrange pas mon problème de panneau, il est drôlement bien accroché. Il est en carton d’emballage, celui des gros paquets de céréales, on voit la marque quand le vent le soulève. Dommage qu’il n’y en ait pas aujourd’hui ; une bonne bourrasque et hop, si ça se trouve il s’envolerait, l’écriteau, et on n’en parlerait plus. Allez, le vent, embarque-moi ça ! …tu parles, rien à faire, le vent il est comme les autres, il ne m’écoute pas, je dois l’agacer, lui aussi. De toute manière, ce n’est pas le bon jour, ils l’ont dit à la météo de 20 h 49 hier soir : il y avait un grand soleil tout jaune au milieu de la carte de France, trente-deux degrés de température par chez nous, et aucune flèche nulle part pour le vent. La dame de la télé souriait pour le montrer, toute fière, elle avait bien travaillé, pour une fois on allait avoir du beau temps.

C’est dommage, parce que si elle avait mis une flèche à l’endroit du village, en bas à gauche, juste une grosse flèche de tempête, peut-être que ce matin le panneau aurait disparu, il se serait envolé jusque chez le voisin, et bon débarras ! Et moi, j’aurais eu le champ libre pour secouer la poignée de la porte, taper au carreau et lorgner à l’intérieur de la pièce derrière le rideau bleu. Alors que là, bien sûr, je ne peux pas. C’est la faute de la météo, pour une fois les gens ont raison.

C’est embêtant, cette histoire. J’ai besoin de tabac pour ma pipe, alors bien sûr, je file à l’épicerie, et voilà que je me casse le nez sur cette pancarte. « Fermé le dimanche », qu’elle dit. Il n’y a pas à discuter, quand c’est écrit « Fermé », on n’entre pas, même en frappant, c’est comme ça, comme le code de la route. Foutu panneau. Sans lui, c’est sûr, je ne serais pas resté planté là, avec des questions qui me remplissent tellement la tête que ça va finir par déborder. Remarquez, avec moi, c’est vite plein, comme dit tout le monde – c’est rien, j’ai l’habitude.

Alors j’ai commencé par attendre, sourcils froncés et bras croisés, avec le pied qui tape par terre de temps en temps, pareil que pour faire la queue à la poste. D’habitude, quand j’attends, j’allume ma pipe. C’est l’épicière qui m’a appris, pour me donner une allure. Elle trouve que ça en impose, Maman trouve que ça revient cher en tabac, et moi je trouve ça bon. Presque tout le monde est content, ça s’appelle la majorité. Souvent, on va fumer la pipe en cachette dans l’arrière-boutique, avec l’épicière. C’est pas tellement pour les clients, il en vient presque jamais, ils sont tous au supermarché. Mais comme on discute de démocratie, elle dit qu’au milieu des victuailles, c’est pas le bon endroit. Elle s’y connaît, elle a fait la révolution sexuelle de 68 à Paris, derrière les barricades. C’est un personnage historique, l’épicière, un jour elle sera dans les livres.

N’empêche que là, pour le tabac, c’est râpé. J’ai arrêté d’attendre parce que ça ne donnait rien et je me suis mis à tendre l’oreille en ignorant les bruits du dehors, pour guetter les soupçons de présence à l’intérieur du magasin : les semelles paresseuses qui glissent sur le plancher, ça c’est signe qu’on vient ; le boucan des caisses qu’on bouscule en passant dans l’allée étroite entre les marchandises ; le ran-tan-plan des pommes de terre qu’on renverse dans la grande bassine de zinc ; la petite cloche du tiroir-caisse qu’on ouvre et qu’on referme. Je suis très fort en bruits, et il y en a des milliers, comme ça, dans une épicerie de village, qui vous racontent une vie, de préférence celle de l’épicière qui s’apprête à ouvrir boutique. Mais ce matin, rien de rien. Et puis surtout, il y a cette fichue pancarte qui m’ôte tous mes moyens, ça aussi c’est vite fait, comme disent les gens.

Vu que je ne sais pas quoi faire, j’essaie d’inventer que le panneau n’y est pas, je le fais disparaître rien qu’en fermant les yeux. J’aime bien me raconter des histoires, vivre de folles aventures dans ma tête. Là, je rêve que la porte serait juste nue et fermée. Verrouillée, même. À onze heures du matin, pensez donc, il y aurait de quoi faire un raffut de tous les diables, ameuter la population pour qu’elle crie au scandale ! Et alors sans le panneau, je pourrais frapper, cogner des deux poings tout mon soûl contre la porte, et puisque rien n’y fait, courir au café en face pour rameuter mon monde, dire que c’est pas normal, qu’il faut venir y voir, pourquoi personne répond ? Bien sûr, ils se moqueraient de moi – c’est rien, j’ai l’habitude – mais peut-être qu’à force d’insister, l’un ou l’autre viendrait, son demi à la main.

Il frapperait comme moi en bougonnant dans sa barbe, il dirait « Ben vrai, c’est pas des heures, y doit s’passer quelqu’chose », et alors je me sentirais fier d’avoir eu raison, pour une fois.

Après, j’invente que j’ai soudain une idée de génie : je prends mes clés dans ma poche, il y a celle de la cave, celle du hangar, et aussi une vieille qui ne sert à rien mais qui a une jolie forme. Celles de la maison, Maman ne veut pas, elle a peur que je les perde, et d’abord elle est toujours là quand je sors, toujours là quand je rentre, alors à quoi ça servirait ? Eh bien, n’empêche que ma jolie clé, elle marcherait dans la serrure du magasin ! Et voilà, je serais rentré chez l’épicière, comme ça, juste en réfléchissant. Sauf que le garde-champêtre m’aurait vu, et qu’il m’aurait arrêté, depuis le temps qu’il m’a à l’œil. Il trouve que je rôde alors que moi, je trouve que je marche. J’aime bien regarder autour de moi quand je me promène, et toucher les murs ou les volets des maisons. C’est rien de méchant. Mais je ne mets jamais mes mains sur les carreaux, ça je sais bien que c’est mal, à cause des traces qui ne partent pas : les doigts c’est la plaie des ménagères. Et avec les empreintes, le garde champêtre, il aurait vite fait de me retrouver et hop, au trou ! L’épicière a beau dire qu’on ne va pas en prison pour ça, moi je me méfie. Conclusion, mon aventure de clés, c’est pas la bonne non plus.

J’essaie encore, et cette fois j’imagine que je me mets, tout à coup, à crier à tue-tête, comme un perdu, pour faire venir la voisine, celle d’à côté, qui est mauvaise comme le chiendent. Il y a gros à parier qu’alors, elle sortirait toute rouge de chez elle en me donnant des noms d’oiseau – c’est rien, j’ai l’habitude – mais sans doute qu’après, entre deux méchancetés, elle m’expliquerait pourquoi on n’ouvre pas, et alors je pourrais m’en retourner chez moi bien tranquillement, la pipe vide mais l’esprit au clair pour attendre plus tard. J’aime bien qu’on m’explique, moi, c’est mon rêve préféré.

Mais là, évidemment, c’est impossible ; encore une fois, ça ne pourrait pas se passer comme ça. À cause du panneau. Putain de panneau, saleté de pancarte, je le dis comme je le pense. Parce que je la vois déjà, la voisine, me mettre le nez dessus, pour la peine, pendant qu’elle me hurlerait dans les oreilles, comme si j’étais sourd en plus d’être simplet : « Mais puisqu’on te dit que c’est fermé ! Tu vois pas, là : c’est écrit ! C’est pas assez gros ? Tu sais pas lire, des fois ? » En plus, elle a mauvaise haleine. C’est sûrement le chiendent.

Mais si, je sais lire ! C’est même l’épicière qui m’a appris. Maman, elle n’a pas essayé, elle dit que de toute façon, elle n’aurait pas la patience, je pose trop de questions. L’épicière, pourtant, elle a réussi, et en seulement trois ans. Enfin, elle avait quand même l’air de trouver ça longuet, mais elle dit toujours que dans ma situation, je ne suis pas pressé. C’est vrai, d’après le docteur, mon retard ne se rattrape pas, la faute à mes antécédents familiaux, alors j’ai tout mon temps. Et donc, je sais lire maintenant, même les petites lettres de l’écriture de Maman quand elle veut faire ses courses.

Et puis tiens, tout à coup, j’ai une vraie bonne idée, pour le panneau. Allez, fini de rêver, de l’action, de l’action, et encore de l’action ! C’est l’épicière qui dit ça quand on a fumé trop longtemps dans l’arrière-boutique et qu’il faut trier les patates ou arranger les paquets de sucre. Elle s’y connaît, en action, à soixante-quinze ans, elle a eu des occasions. Mon idée, c’est tout bête, forcément : si je l’enlevais, cette pancarte ? Ça, c’est à la portée de quelqu’un comme moi, qui n’a pas inventé le fil à couper l’eau chaude et tout. Je pourrais tirer sur le carton mine de rien, en avançant juste un peu la main, personne ne me verrait, ça tout seul, l’affaire d’un instant, ni vu ni connu. Il tient juste par un trou à cette pointe rouillée, là. C’est même déjà un peu déchiré autour, tiens. Il n’y aurait pas à tirer bien fort, seulement faire bien attention à la pointe, rapport au tétanos. Allez, de l’action.

Et puis non. Ça me gêne, de faire ça.

Et alors, plus je reste planté là, à ergoter en me balançant d’un pied sur l’autre comme le pauvre demeuré qu’ils disent que je suis – c’est rien, j’ai l’habitude – et plus je me dis que ça ne me vaut rien de bon, l’action. Voilà que je n’ose plus. Arracher le panneau. Je me dis que ce serait mal, et en vérité, il y a de quoi le penser. Parce que c’est un bel écriteau, tout de même. Écrit tout en rouge, avec de belles grandes majuscules, et sans faute d’orthographe.

Je le sais, c’est moi qui l’ai fabriqué, l’épicière m’a fait un modèle. Elle, elle ne pouvait plus, à cause de son arthrose dans ses mains qui tremblent et de son cœur qui bat tout de travers, comme elle dit en soupirant. J’en ai passé du temps, à tracer toutes ces lettres droites comme des I, je me suis drôlement bien appliqué, et j’ai repassé plusieurs fois par-dessus pour qu’on comprenne bien. Trois fois sur FERMÉ et quatre sur DIMANCHE pour bien enfoncer le clou, parce que c’est le mot le plus important. Et seulement deux fois sur LE, parce qu’il ne sert à rien, mais l’épicière a dit qu’il fallait l’écrire quand même, c’était plus correct. D’habitude, elle s’en fiche pas mal d’être correcte avec ces ploucs, mais elle a dit que non, là c’est de la correction grammaticale, et que je comprendrai un jour, si elle vit assez longtemps pour pouvoir m’expliquer. C’est vrai qu’elle est vieille et un peu malade, tout le monde le dit et même moi, je le vois. Sauf que moi, je l’aime bien, l’épicière, alors que les autres la traitent de vieille bique, ils trouvent qu’elle sent le sapin, et pourtant ça n’a rien à voir, comme odeur. Ils disent aussi qu’ils ne peuvent pas la sentir, alors faudrait savoir.

Décidez-vous, je leur dis, elle sent ou elle sent pas ?

Ils ne me répondent pas, ou alors ils rigolent avec un air méchant comme chaque fois que j’en sors une plus grosse que moi. C’est rien, j’ai l’habitude.

N’empêche qu’aujourd’hui, l’idiot n’est pas celui qu’on pense.

Parce que je sais bien, moi, qu’on est mercredi. Tout le monde s’en fiche que la boutique soit fermée depuis quatre jours, ils font tous leurs courses au supermarché, mais là-bas, ils n’ont pas de tabac. L’épicière, elle aurait dû rouvrir en début de semaine, comme tous les débuts de semaine. Sauf le mois prochain parce qu’on sera en août et qu’elle part en vacances à Paris pour revoir les barricades. Tous les lundis, elle m’attend à 11 h 10, juste après le feuilleton de Maman, elle sait qu’avant je n’ai pas le droit de faire des allées et venues et que j’attends le générique pour venir chercher le tabac pour ma pipe, toujours le même, le paquet bleu avec la bande rouge. Après, au magasin, on discute un peu et on rigole beaucoup, on s’entend drôlement bien malgré la différence d’âge, et souvent je me mets en retard, je deviens tout rouge et ça fait rire l’épicière qu’à trente ans, j’aie encore peur de ma Maman.

Plus j’attendrai devant cette porte, et plus ils trouveront ça normal, qu’elle soit fermée avec la pancarte, alors qu’on est plus dimanche depuis longtemps, je connais mon calendrier. Il va falloir que je rentre manger, Maman m’attend, elle est terrible quand ça refroidit. Tant pis, je reviendrai demain, ça fera cinq jours et cinq nœuds dans mon ventre pour que je l’oublie pas. Le panneau sera encore là, même si on n’est toujours pas dimanche.

Mais, même si ça me tarde qu’on sache, même si ça me manque de ne plus discuter avec personne, je ne leur dirai rien, aux gens : ils me traiteraient encore de crétin, et j’ai beau avoir l’habitude, ça finit tout de même par fâcher.

Peut-être que quelqu’un va finir par s’inquiéter – ça, ça m’étonnerait – ou par passer pas trop loin de la porte. Je dois quand même pas être le seul à avoir besoin de tabac pour sa pipe. Parce que même un crétin comme moi peut deviner que l’épicière l’a cassée, la sienne, de pipe. Surtout que derrière la porte, ça commence à sentir.

2017-01-25T15:28:33+02:00Categories: Nouvelles à lire en ligne, Nouvelles Prix Jeunesse 2013|Commentaires fermés sur Dans le panneau

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