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Zone de silence

de Emmanuelle Urien

Sélection Prix Jeunesse – Lauzerte 2014
Nouvelle extraite de La Collecte des monstres (Gallimard)

Lauréate du Prix jeunesse de la nouvelle – 2014

Aminata est accroupie devant l’entrée du bâtiment, un bâton à la main. Tout doucement, la petite fille trace une ligne dans la poussière, revenant souvent en arrière afin de bien creuser le sol.

« Eh ! J’ai failli te marcher dessus, tu peux pas jouer ailleurs ? …Qu’est-ce qu’elle fout là, cette môme ? »

« Laisse, c’est Aminata. Elle parle pas. »

Aminata lève à peine les yeux. Elle s’écarte et laisse passer les deux grosses dames, l’une à l’aise dans son boubou, l’autre engoncée dans un survêtement. Leurs pas traînants font voler la poussière et effacent le dessin qu’a tracé la fillette. Les femmes s’éloignent en jacassant, jusqu’à un banc où elles s’assoient lourdement, épuisées du voyage.

Entre les mains d’Aminata, le bâton a repris son laborieux parcours. Le trait s’allonge et s’arrondit.

« But ! Buuuut ! » hurle un gamin.

Un ballon, venu frapper les jambes d’Aminata, a ricoché dans l’entrée de l’immeuble. Il finit sa course en rebondissant en un tintamarre métallique sur les boîtes à lettres béantes. À sa suite, un troupeau de gosses glapissants s’engouffre à l’intérieur en piétinant la courbe que la fillette a dû abandonner pour leur céder le passage. La cavalcade se poursuit dans la cage d’escalier avec, en écho, les insultes criées par les occupants des appartements.

À cinq ans, on sait encore s’obstiner : Aminata se remet au travail. Ses doigts minuscules enserrent de nouveau le bâton, elle appuie fort afin de bien imprimer la ligne sur le sol. La courbe s’étire, contourne Aminata dont le visage paisible commence à sourire.

Un bruit de moteurs l’interrompt : deux mobylettes et un scooter, lancés à toute allure, viennent faire hurler leurs pneus à un mètre de ses pieds. Freinage d’urgence et injures, « dégage, toi, rentre chez ta mère ! » Aminata recule, elle a l’habitude. La pétarade enfle, le temps pour les trois garçons d’écorcher les nerfs des habitants de la cité, et d’exhorter un frère à descendre les rejoindre. Après quoi ils reprennent leur bruyante chevauchée vers la cité voisine.

Aminata fouille la poussière du regard, cherche les traces de sa ligne sous les marques profondes qu’ont laissées les pneus des mobylettes. La revoici à l’œuvre : en quelques minutes, les dégâts sont réparés. L’arc de cercle s’étend, prend la forme du sourire d’Aminata qui, alors, s’assoit un instant afin de délasser ses jambes. Elle penche sur son œuvre sa tête de hérisson, une petite tête ronde d’où jaillit une multitude de tresses courtes et raides, puis fronce le nez : il est bientôt midi, des odeurs lourdes s’échappent des cuisines, des appels fusent, appelant les gosses à regagner leur domicile pour manger. Aminata n’a pas faim, et elle a du travail. Elle reprend son bâton.

« ‘Tention ! Chaud devant, la gamine ! »

C’est le facteur et son caddie, deux poids lourds. Le premier geint, le second grince, et l’équipage foule de concert le tracé bien net de la ligne qu’Aminata vient de sauver du précédent carnage. Dans le hall résonnent à présent les plaintes du postier qui, en l’absence de noms lisibles, lance au hasard ses lettres dans la gueule entrouverte des boîtes taguées ou défoncées. « Saloperies d’jeunes ! » scande-t-il entre chaque tir réussi.

Aminata, rangée sur le côté, attend patiemment le passage de l’équipage dans l’autre sens. Même raffut, sauf le caddie qui grince moins fort qu’avant. La fillette garde les yeux rivés sur son dessin, ce qu’il en reste, afin d’en retrouver facilement les vestiges.

 

Aminata a mal au poignet. Elle change de main. Avec la gauche, elle va moins vite, mais la ligne continue d’avancer, tout en rond, autour d’elle : il ne manque plus grand-chose pour faire un cercle.

« T’es encore là, toi ! Tu veux qu’on t’écrase, moustique ? »

C’est la dame en survêtement et sa compagne en boubou, qui renchérit : « Pousse-toi d’ici, enfin, c’est pas des endroits ! La prochaine fois, gare à tes fesses ! »

Aminata obéit, elle laisse les femmes entrer, fouiller les boîtes à la recherche de leur courrier, et attendre en vain l’ascenseur avant de s’engouffrer dans l’escalier. Quand elle n’entend plus que le bruit étouffé de leurs exclamations, elle retourne devant l’entrée, au milieu du cercle inachevé qu’elle retrace patiemment là où les pas des deux femmes l’ont brisé. Le soleil est passé de ce côté-ci du bâtiment, de petites perles de sueur viennent orner le front bombé d’Aminata, y formant un diadème qu’elle efface du revers de la manche. Encore quelques lentes allées et venues du bâton, et elle sera au bout de ses peines. En attendant, elle ôte son pull rose à tête de Mickey pour avoir moins chaud, va le poser sur les marches devant l’immeuble. Et puis, au lieu de se remettre à dessiner, elle s’assoit ; parce qu’elle entend, quelques étages plus haut, la cacophonie en sourdine d’une bande de gosses qui dévalent les escaliers. Le bruit, de marche en marche, enfle jusqu’au vacarme : une boombox portée sur l’épaule qui crache du rap à fond, des coups de pieds dans les portes, des voix plus ou moins haut perchées qui braillent, insultent, se plaignent, s’affirment, se jurent d’exister, sur la tête de ma mère !

Aminata regarde la horde vociférante effacer le cercle. Un peu, pas trop : le bâton a tellement mordu la poussière, il a griffé si fort la terre qu’en dessous la trace reste nette.

Les gamins jouent au foot à côté, Aminata achève enfin son dessin. Autour, les voisins crient, maudissent la musique, le ballon qui tape trop près des vitres, les gosses qui ne peuvent pas la fermer, « vos gueules, on vous dit ! »

Aminata est tout près du but, il manque juste un petit trait, ici, pour fermer ce grand rond qu’elle a eu tant de mal à tracer. C’est un cercle magique, aussi doit-elle s’appliquer jusqu’au bout, c’est important, ces choses-là ; la magie, ce n’est pas un jeu.

La détonation retentit au moment précis où Aminata boucle son cercle. Un cercle au tracé presque parfait, et dont elle est le centre. Elle se sent aussitôt happée, se met à glisser, et songe que ça marche, que la magie opère, puisque, enfin, elle n’entend plus rien. C’est bon, le silence.

Dans l’immeuble d’en face, l’homme penché à sa fenêtre détourne les yeux de cette drôle de cible où il a mis dans le mille, puis recharge son fusil : il les fera taire, tous ces sales gosses, les uns après les autres.

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