de Franz Bartelt

Sélection Prix Jeunesse – Lauzerte 2012

(Texte paru dans Petit éloge de la vie de tous les jours. Folio/Gallimard)

Il n’y avait pas de soleil. À peine s’est-il brièvement dévoilé à Revin où le caprice m’avait installé devant un américain cervelas à la mayonnaise dont la digestion m’a coûté deux jours d’efforts passifs. Frites précuites et congelées en usine, cervelas congelé, pain congelé, le tout traversé par la course des engrais agricoles et des conservateurs alimentaires, un régal. Une bière en boite a aidé au chargement.

À la table voisine, un petit garçon s’appelait Sean (prononcer : Chaune). Il manquait beaucoup de dents à sa maman, une grosse jeune femme avachie devant une merguez brillante comme de la confiture. Son plaisir, c’était d’apprendre au monde qu’elle avait un fils et qu’elle l’avait prénommé Chaune. En vingt minutes, elle a prononcé ce nom célèbre et prestigieux une bonne centaine de fois, sur tous les tons, pour tous les usages.
« Chaune, tiens-toi bien ! Chaune, ta merguez va être froide ! Chaune, il fait beau aujourd’hui ! Je te l’avais dit, Chaune ! T’as vu, Chaune, y a du monde »
Parfois elle criait, mais c’était seulement pour dire « Chaune » à voix beaucoup plus haute. On sentait que c’était là son unique fierté, la gloire de sa vie, et peut-être une forme de vantardise, comme quoi, dans ses rêves, elle fréquentait des gens d’une race supérieure, des milliardaires californiens, beaux comme des immeubles en verre, miraculeux comme des effets spéciaux, et récurrents, bien sûr, car le bonheur des malheureux fleurit dans la récurrence.
À un moment, un coup de vent a fait glisser vers ma table la serviette en papier du gamin. Je l’ai saisie au vol et je l’ai tendue à Chaune, qui s’est déplacé en se coulant le long du banc. Il avait le regard torve, la bouche de travers, les mains grasses. Il a pris sa serviette, comme un voleur attrape un sac à main.
« Chaune, dis merci à monsieur ! » s’est écriée la mère.
Puis elle s’est tournée vers moi, dans un curieux mouvement qui empruntait à la fois au pivot et à la spirale, et elle a dit, alors que je ne lui demandais rien :
« Il s’appelle Chaune ! »
Arrondissant l’index droit au bout de mon pouce droit, dans le geste zéroïde des plongeurs sous-marins, j’ai félicité la dame de son choix, en soulignant mon compliment d’un clin d’œil plus que soutenu.
« Les Chaune ont bon caractère et ils réussissent dans la vie, m’a-t-elle expliqué. Ils sont séducteurs, romantiques mais ce sont aussi des hommes d’action et des grands voyageurs. Surtout s’ils sont nés sous le signe du Lion, en juillet. »
—  Il a tout, cet enfant, dis-je.
—  J’ai tout fait aussi pour qu’il ait tout , soupira la mère en hochant la tête.
Chaune grignotait la merguez en se graissant la figure, jusqu’au front.
« Ça te plaît, de t’appeler Chaune ?» ai-je demandé pour ne pas clore trop vite cette conversation.
—  Non, bouda le môme.
—  C’est un très beau prénom, pourtant, tu sais,  ai-je insisté.
Puis, m’adressant à la maman :
—  C’est vrai que c’est un très beau prénom.
—  J’aime pas, râlait l’enfant.
—  Et pourquoi t’aimes pas ? ai-je demandé.
— On m’appelle Chaune d’œuf.
Il aurait fait moins beau, la mère se serait effondrée, en larmes.
— Les enfants sont méchants entre eux, dit-elle. Mais ça passera. Faut voir l’âge. Et pis, Chaune, je vais te dire : t’as qu’à leur casser la gueule !
— Y sont plus forts. Et pis, c’est des grands.
— De toute façon, repris la mère, ça veut rien dire et c’est bête, Chaune d’œuf ! Pis d’abord, c’est mieux que Mustapha dans ta culotte !
Elle a quêté mon approbation, que je lui ai concédée sans résistance.
« Chaune, y a rien de plus beau ! » a-t-elle affirmé en pointant l’index sur la moitié de merguez qui imbibait le papier qualité contact alimentaire.
Le gamin a haussé une épaule et s’est intéressé à autre chose. La mère est revenue vers moi :
« Je veux pas dire du mal, mais les gens par ici, y sont pas évolués du tout. »
Ce qu’elle m’a expliqué ensuite n’avait rien de formidable. C’était l’histoire d’une fille grosse et pas belle qui avait eu un petit garçon dont le père vivait maintenant dans une autre ville.
Toutefois, elle eut une phrase sublime, en montrant le gamin :
« Si jamais un jour y va en Amérique, en s’appelant Chaune, y s’ra comme tout le monde, et respecté. Y a qu’ici qu’on se moque des gens qui s’appellent Chaune. »