de Marc Villard

Sélection Prix Jeunesse – Lauzerte 2012

(Nouvelle parue dans Rouge est ma couleur. Rivages/noir)

Des fois ça la prend comme ça : la vie toujours pareille. Aujourd’hui elle a décidé qu’elle sortirait seule en ville pour la première fois. La nuit. Ça lui fait un peu peur, mais à quinze ans elle veut fouler le noir aux pieds. Elle s’appelle Cynthia, on dit qu’elle est mignonne, ses jambes dorées jaillissent d’une robe un peu courte en Elastiss. Elle habite la deuxième cité, celle qu’ils ont construite quand Flins a commencé à réembaucher. Son vieux travaille sur un tour avec un petit chef derrière le cul toute la sainte journée. Elle dit à tout un chacun que son père est admirable mais, en fait, elle le méprise un peu. La mère est transparente. Gentille mais transparente. Les jumeaux dorment dans la chambre qui fait face à la sienne. Ils allument leurs lampes de poches à minuit pour se plonger dans de vieux Batman, des éditions originales qu’ils achètent à prix d’or dans des boutiques spécialisées. Elle les soupçonne de dealer du hasch dans la cave de l’immeuble, le A5, mais elle n’a plus le temps de s’occuper de la moralité de gamins délurés flirtant avec les douze printemps. Elle veut s’éclater un max, comme disent les mecs du lycée. Elle y passe de temps à autre pour vérifier la bonne santé des profs, revoir les copines et assister aux rencontres avec des écrivains. Elle trouve le cours de français à gerber, mais elle adore les écrivains. Cet air un peu modeste qu’ils prennent tous pour leur expliquer qu’ils sont des gens très ordinaires, qu’eux aussi ont été lycéens et, de préférence, mauvais élèves. Parfois, elle pose une question intelligente d’une voix fluette. Ses questions concernent toujours les techniques d’écriture, la façon de s’y prendre, le knack, quoi ! Car en réalité, elle en rêve la nuit, d’écrire des histoires. Alors, pour compenser, elle communique avec ceux qui publient, ayant l’impression d’adhérer à un club très fermé. Les autres se marrent dans son dos. Seuls, deux Africains font le siège, eux aussi, des invités. Toutes leurs questions portent inévitablement sur la lutte des classes, le racisme, la libération du peuple noir. Ils possèdent tous les deux une culture classique à l’extrême et considèrent avec un souverain mépris les auteurs de polar, SF ou BD.

Pour le moment, elle ment à son père, lancée dans un improbable feuilleton destiné à obtenir l’autorisation de sortir. Janice lui sert de caution, elle habite au cinquième étage du D3. Mais Cynthia ne rentrera qu’au petit matin, elle va jouer le coup à sa façon. Le tourneur, crevé, opine mollement aux explications de la gosse. Vite, elle passe un sweet par-dessus sa robe collante, se pique un peu de rouge sur les lèvres et, sac sur l’épaule, dévale les escaliers pour gagner l’arrêt d’autobus qui la conduira au centre de Colville.
Consciente de braver l’interdit, les lumières lui paraissent plus vives qu’à l’accoutumée. Le moindre trou du cul traînant la patte lui paraît beau, digne d’intérêt et tout ça. Elle en prend plein la rétine pour pas un rond, enregistre le plus petit détail, met en mémoire tel un ordinateur sophistiqué tous ces symboles de la vraie vie, là où ça swingue à mort, pas comme dans la deuxième cité où des vieillards de trente ans crèvent à petit feu entre Drucker et un plumard déserté par la plus discrète étincelle de sensualité.
Elle marche dans les rues de Colville, sur un nuage phosphorescent. La nuit viendra te prendre, petite. Elle a lu ça quelque part, ça lui arrive par bouffées, les images, le futur antérieur. Qu’elle vienne la nuit, elle est prête.
D’autres aussi l’attendent. Tiens, Sonia, par exemple. Une vioque de terminale qui parade entre deux machos imberbes à la terrasse du Balto.
— Hé, la miss, t’es pas encore couchée à c’t’heure ?
— Ta gueule, boudin, crache Cynthia
— De quoi, de quoi…
Elles se balancent déjà des claques à la volée au-dessus des julots effarés. Les Bloody Mary voltigent. Du sang dans le néon. Enfin, Cynthia se dégage, désinvolte, et s’éloigne en sautillant. Avant d’écrire, il faut vivre. Elle le mettra dans un livre. Elle va pas leur tartiner du Sagan, plutôt du Djian version Gore, ça va les asseoir.
Puis elle aperçoit la fête foraine. Ils n’ont pas le Grand Huit mais deux manèges d’auto-tamponneuses autour desquelles se pressent tous les rouleurs des cités alentour. Elle s’approche du manège bleu, les yeux écarquillés, les bras serrés contre la poitrine. Sur le promenoir qui lui fait face, un jeune type en jeans, tee-shirt blanc et cheveux coupés court lui fait signe, indiquant une voiture rouge garée contre la bordure. Elle se mordille la lèvre. D’un seul coup ça va trop vite. Dans les bouquins, c’est plus relax, les manœuvres d’approche durent des semaines. Mais ce soir, elle est un peu dingo. Elle fait oui en souriant et ils sautent dans le bolide écarlate.
— Moi, c’est Antoine, mais tout le monde me dit Tony. Et toi ?
— Cynthia.
— T’es de Colville ?
— J’habite dans la deuxième cité.
— J’ai un pote là-bas. Duret, tu connais ?
— J’vois pas…
— T’as quel âge ?
— Heu… dix-huit
Il se marre, Tony. Il sait. Elle rit aussi un peu timidement alors qu’une clique de débiles issus d’un clan Harley les tamponne sauvagement dans un coin du manège. Ils tournent, culbutent. Cynthia ferme les yeux. La vraie vie. Run, baby, run. La trompe mugit, le manège se fige.
— On va boire un Coca ?
— Hein… ah oui, d’accord.
Le jeune homme lui prend la main et l’entraîne vers un distributeur chromé qui parade en plein air. Il paie les deux consommations. À pas lents, ils remontent la fête, peu attirés par les tombolas, les tireurs d’élite et les accros à la gaufre-confiture. Tony stoppe brusquement devant le train fantôme.
— Si on rentre là-dedans, tu vas pas chialer ?
— Chuis plus à la maternelle.
— Allez, arrive.
Faut les entendre hurler à l’intérieur. Elle s’en remet pas du train-fantôme.
Peu avant la fin du tour, il écrase ses lèvres sous les siennes. Elle sait pas faire avec la langue. Y’a pas le feu. En sortant, il lui pose une main sur l’épaule, protecteur.
Le ciel est pur, les rues sont noires. Ça papote relax.
— Mais tu veux faire quoi après ton bac ? s’inquiète Tony
— Tu vas te moquer de moi…
— Arrête !
— Bon, ben, j’veux être écrivain. Tous ces mecs qui racontent des histoires à dormir debout ça me rend dingue. Des fois, y en a qui viennent faire des signatures au Super Mammouth alors je me pointe et je leur pose des questions sur la façon de s’y prendre, la technique, tout ça, quoi…
Ils marchent corps contre corps. Elle raconte la cité, il parle de l’atelier. Une brise légère lui arrache un frisson.
— On se balade, c’est cool, non ?
Elle fait oui, baissant les yeux. Quand elle les relève, elle percute à trente mètres trois Harley en quinconce. Le plus grand des trois motards s’avance vers eux ; les autres ne cillent pas, en couverture.
Il se plante devant Tony :
— Elle est pour moi, tu dégages.
— Viens la chercher, tête de con.
Les deux garçons s’empoignent, roulent à terre, se cognent le crâne contre le bitume. Cette violence brutale la submerge. La bouche ouverte, elle expulse un hurlement étranglé. Tony ne bouge plus, étendu sur le sol. Sa tête, une bouillie sanglante. L’homme à la Harley se redresse pesamment alors, vite, elle pense : le cran. Elle plonge la main dans son sac, dégoupille la lame et, par derrière, transperce le cœur de la racaille. Au bout de la ruelle, les autres s’activent. Elle arrache la lame, la jette dans son sac et fait volte-face en direction d’un boulevard inondé de lumières. Le ronflement des Harley, son cœur comme un tempo de Manu Katché. Elle court, Cynthia. Sa première nuit, son premier amour, son premier meurtre. « Je serai un grand écrivain » Les mots culbutent contre ses dents qui crissent. Elle va y arriver, elle va leur montrer. À cinquante mètres, le dernier bus pour la cité. Tu vas l’avoir, Cynthia, tu vas t’en sortir, vas-y môme, il te voit dans le rétro. Tu vas l’avoir.