Dans « Une énigme », un vieux cow-boy déambule dans la rue principale de Livingston (Montana) après la fermeture des bars. « Il ne restait plus beaucoup de spécimens de son genre, de ces types qui s’étaient fait amocher par des chevaux dans des coins éloignés de tout secours et qui avaient toujours les mains aussi dures que du cuir. Ils ne quittaient jamais leur vieux Stetson afin qu’on ne les prenne pas pour des cheminots. » Suivent un architecte maussade, un accident de voiture, un pirate de la route, un rapport sexuel inopiné et une explication avec un policier, tout cela en l’espace de cinq pages. Dans le dernier paragraphe, l’image du vieux cow-boy arpentant la rue déserte prend une tout nouvelle signification qui vient éclairer les vicissitudes de l’humaine condition. « Kangourou » met en scène un homme en liberté conditionnelle, récidiviste, qui traverse l’État pour aller récupérer les cendres de sa mère, pourchassé par son contrôleur judiciaire et un flic nerveux de la gâchette ; « L’Automobiliste » un enfant victime inconsciente d’une mère négligente ; « Little Big Horn » un narrateur qui évoque, avec humour et à ses dépens, une histoire d’amour de jeunesse qui tourna court ; dans « Tango » un médecin se remémorant ses difficultés à communiquer avec une certaine femme et les conséquences tragiques de cet échec. Thomas McGuane livre ici neuf textes ciselés qui confirment, s’il en était besoin, son statut de maître de la nouvelle. Son art, qui convoque et mêle avec fluidité le merveilleux et le terre-à-terre, s’attache à dépeindre avec un fatalisme grinçant mais non exempt de compassion les rêves brisés et les mauvaises décisions d’exclus, de marginaux et de contestataires qui cherchent à faire la paix avec le monde. L’auteur sait extraire l’ordre du chaos et, en un seul paragraphe, rendre cohérents des événements et des images en apparence sans rapports.

Ed. Christan Bourgois – 14/02/2019