de Manu Causse

Sélection Prix Jeunesse – Lauzerte 2012

(Nouvelle parue dans Petit guide des transports à l’usage d’un trentenaire amoureux. Éditions D’un Noir Si Bleu)

Le vieil homme franchit la porte automatique et s’arrêta un instant. Il avait rêvé de ce moment depuis plusieurs jours déjà. Dehors. Il était dehors. Sans déambulateur, sans personne pour l’accompagner. Juste… Mais ce n’était pas la peine d’y penser.
Il s’arrêta un instant sur le perron et contempla la cour devant lui. Une averse de printemps s’achevait. C’était comme si la pluie avait soulevé les odeurs : le goudron, l’herbe coupée, les aiguilles de pin. On aurait dit les senteurs d’un bord de mer. Le vieil homme sourit. Au moins, les médicaments ne lui avaient pas enlevé son odorat. Cela faisait maintenant, voyons… soixante ans qu’il avait arrêté de fumer, et il se souvenait encore de l’émerveillement qu’il avait vécu en retrouvant un à un les parfums perdus pendant toutes ses années de gros fumeur. De quatorze à trente-trois ans ! Et puis, du jour au lendemain, plus rien.

S’il se souvenait bien du jour où il avait arrêté de fumer, des regards goguenards de ses collègues et des petites phrases d’encouragement, il ne se rappelait plus très bien la raison qui l’avait poussé à franchir le pas aussi brutalement. Une maladie ? Un pari ? Une femme ? Oui, ça devait être à l’époque où…
Quelqu’un l’appelait depuis le perron. Une infirmière, la grosse gentille dont il ne pouvait retenir le nom. Elle lui dit :
– Et il n’oublie pas de rentrer pour midi, hein ?
Il ne lui en voulut même pas de lui parler à la troisième personne, comme à un demeuré – il y avait tellement de gens séniles, ici ! Et puis, elle, au moins, elle faisait des efforts pour articuler. Il la comprenait parfaitement.
Distraitement, il porta la main derrière son oreille. Non, il n’avait pas pensé à mettre son appareil, ce matin. Il se retint de sourire : la pauvre infirmière devait être en train de s’égosiller pour qu’il l’entende aussi bien.
– N’ayez aucune crainte, très chère. Je serai ponctuel.
Et il fit volte-face aussi prestement qu’il le pouvait, riant intérieurement. Depuis qu’il était ici, il s’amusait beaucoup à parler avec une courtoisie et une précision affectées. C’était comment, ce vieux dicton ? La politesse est l’humour du désespoir ? Le désespoir de l’humour ? Non… Enfin, c’était amusant de se montrer extrêmement poli en toutes circonstances. Surtout quand il n’avait pas compris ce qu’on lui disait.
Il avança de quelques pas, les yeux fixés sur ses chaussures et le bout de sa canne. Il fut vite rassuré : aujourd’hui, ses hanches ne lui faisaient pas trop mal, et il ne sentait même pas sa… cicatrice.
Il n’avait pas réussi à la voir, d’ailleurs. Le docteur lui avait bien expliqué quelque chose, au sujet de cette prostate, de ce qu’on lui avait fait, de l’opération ; mais le vieil homme n’avait pas compris. En fait, cela avait très vite cessé de l’intéresser. Lui, il le savait : quand on doit transporter sur soi une poche plastique pour faire ses besoins, c’est qu’on vous l’a coupée. Un point, c’est tout. Et alors ? Pas la peine de lui cacher ça. On croyait que ça allait lui faire de la peine, ou quoi ? Il avait presque quatre-vingt-quatorze ans, toute sa tête, son odorat, et il pouvait toujours marcher tout seul : il n’avait absolument pas besoin d’une bite.
Il gloussa intérieurement en pensant le mot. En fait, il avait toujours aimé jurer, dire des gros mots, faire des plaisanteries grasses. Et puis, ça aussi lui était passé. Il avait oublié ses blagues, puis il n’avait plus trouvé drôles celles qu’on lui racontait. Voilà peut-être pourquoi il devenait si courtois, avec le temps, comme si son vocabulaire se limitait chaque jour de plus en plus… Enfin, ça valait toujours mieux que l’inverse : il aurait pu répéter des insanités à tout bout de champ !
À présent, il se trouvait presque à l’extrémité de la cour. Il leva la tête vers les plates-bandes bien entretenues qui renvoyaient le parfum puissant des lavandes. Il scruta les alentours ; il espérait voir le jeune homme si gentil qui s’occupait des plantations. La dernière fois qu’il était sorti se promener, avant d’attraper cette grippe qui l’avait cloué au lit pendant presque une semaine, il avait rencontré un garçon qui venait planter des fleurs dans les massifs. Ils avaient longtemps parlé. Enfin, le vieil homme avait parlé, pendant que le jeune jardinier coupait, ratissait et déposait délicatement les pensées dans les emplacements délimités. Il lui avait raconté son verger, son potager, les massifs de bégonias et de fleurs sauvages, les passiflores qui s’enroulaient sur les grilles, le céanothe qui au printemps ornait d’un bleu sauvage tout l’angle de la maison, là-haut, tout près de la Loire… Ou bien était-ce quand il habitait au bord de la mer ? Non, là-bas, il n’y avait pas de jardin, juste la garrigue et…
Il s’arrêta avant de franchir la grille de la maison de repos. Il devait être un peu fatigué, car les images se mélangeaient dans sa tête. Le jeune homme des plates-bandes, il l’avait vu ici, ou à l’hôpital ?
Il secoua la tête. Quelle importance ? A quatre-vingt-treize ans, sa tête ne retenait plus vraiment l’ordre des choses. Juste des images. Les plus belles images.
Les rochers blancs sous le soleil. Un ruisseau entre les prêles. Les champs de tournesol et de blé sur les collines, avec la route bleue comme une veine. Le gigantesque pin parasol qui abritait la petite maison, près de la fontaine. Il s’asseyait là des heures entières, en serrant Elvina dans ses bras. Elle était si belle avec ses cheveux d’or, ses yeux bleus, sa bouche…
Elvina ? Non, ce n’était pas son prénom. Elvina, c’était cette femme aux joues fripées, les yeux d’un blanc laiteux, avec qui il avait… Ou bien était-ce la même femme ? Oh non, ce n’était pas possible, il devait avoir une photo…
Il porta la main à la poche de sa veste et sentit la présence rassurante de son portefeuille. Il se disait toujours qu’il l’emmenait pour ne pas qu’on le lui vole dans la chambre en son absence ; mais ce portefeuille, c’était aussi tout ce qui lui restait de son passé – quelques papiers qui prouvaient qu’il n’était pas qu’un vieil homme malade ; un peu d’argent dont il ne savait pas vraiment quoi faire en dehors de la maison de repos où on prenait tout en charge pour lui ; et, surtout, ses précieuses photos. Oui, il fallait qu’il les regarde maintenant, il fallait qu’il soit sûr, qu’il retrouve ce visage…
Mais il était au beau milieu de l’allée où passaient parfois des voitures et des ambulances, et il allait avoir beaucoup de mal à ouvrir son portefeuille tout en s’appuyant à sa canne… Et puis, à quelques mètres devant lui, appuyé au portail, le gardien venait de lui faire un petit signe et un sourire. Il allait peut-être s’approcher de lui, et alors il faudrait se mettre à discuter… Le vieil homme n’avait plus envie de discuter. Avec un petit geste pour le concierge, il reprit sa marche et pressa le pas, se promettant de s’asseoir sur le premier banc qu’il trouverait pour contempler ses photos et mettre de l’ordre dans sa tête.
L’allée qui quittait la maison de repos montait doucement, et il se rendit compte qu’il s’essoufflait. Ça, c’était rageant. Il avait toujours été si fier de son souffle, de sa condition physique. Il avait fait tellement de sport… Il avait adoré faire du vélo jusqu’à ce que ses hanches deviennent trop douloureuses. Il y avait à peine, quoi ? dix ans ? Oui, dix ans, il avait fait une randonnée de quatre-vingt kilomètres, le jour de son quatre-vingtième anniversaire. À peine dix ans, donc, qu’il avait dû abandonner le vélo.
Inconsciemment, tout en marchant, le vieil homme avait retrouvé le rythme circulaire du pédalage, le battement de cœur qui s’accélère, la transpiration sur les tempes… Il déboucha sur la place du village avec les joues en feu. L’envie de tousser le tenaillait, et il avait peur qu’une de ses interminables quintes de toux le saisisse ici, en plein village, et le laisse sans force. Mais qu’importe ? S’il arrivait à se retenir encore un peu, à marcher calmement en attendant que son corps se calme, ça passerait vite.
Il regarda autour de lui. Deux autres vieux, qui faisaient la même promenade que lui. Un homme assis dans une fourgonnette arrêtée. Deux femmes en train de discuter sur un banc.
Un banc.
Il eut l’impression d’avoir oublié quelque chose.
Un banc. La toux. Le sport. Les souvenirs…
Ah, oui, la photo d’Elvina. S’asseoir sur un banc et sortir le portefeuille.
Mais pour quoi faire ? Il s’en souvenait si bien. Elvina, son amour, sa lumière. Celle qui était venue le chercher, bouleverser sa vie trop rangée, l’avait entraîné dans une période folle d’amour et de bonheur…
Distraitement, il s’était rapproché du banc où parlaient les deux femmes. Il en connaissait une, celle qui lui faisait face. Elle devait travailler à la maison de repos, mais il n’en était pas certain. L’autre, dont il ne voyait que le dos, avait de longs cheveux blonds ondulés qui tombaient en cascade sur ses épaules.
Il sentit le bonheur l’irradier, et de sa voix encore essoufflée, lança :
– Elvina, tu es venue me cher…
Et il se tut immédiatement, glacé. La femme qui s’était retournée vers lui n’était pas…
Évidemment que non. Elvina était morte, bien des années auparavant.
Ou bien s’étaient-ils séparés ?
Il y avait eu cet enterrement, dans ce pays si plat… Des gens qu’il ne connaissait pas, qu’il comprenait mal. Et une grande femme, plus grande que lui, qui le soutenait par le bras. Non, ce n’était pas Elvina, mais elle lui ressemblait beaucoup…
Il ne voulait pas, il ne devait pas pleurer ; mais il sentait dans sa gorge cette boule douloureuse, comme lorsqu’il était enfant, et que les grands ne le comprenaient pas…
– Ça va, Monsieur ? demanda la femme blonde.
Elle n’était même pas si blonde que ça.
Il fit semblant de ne pas l’avoir entendue, comme il fit semblant de ne pas voir le geste de l’autre femme, la main près de son front. Il continua son chemin, luttant pour retenir le gémissement qui montait dans sa gorge.
Qu’on le prenne pour un gâteux si on voulait. C’est vrai que les choses dans sa tête s’agençaient mal, parfois, qu’il lui arrivait de confondre….
Et soudain, la pensée le transperça, claire, précise, douloureuse, comme un écho de cette voix intérieure qui l’avait guidé si longtemps : mais putain, tant qu’à être gâteux, si au moins je pouvais arrêter de souffrir…
Ça y est, il pleurait.

Quand il leva les yeux, il vit une façade de grès rouge enveloppée de lierre. Dans un petit jardin, sur l’arrière de la maison, un forsythia lançait sa flamme jaune sur le gazon vert tendre.
Où était-il ? Que faisait-il assis sur ce banc ?
Il regarda ses mains jointes sur le pommeau de la canne. C’étaient des mains de vieil homme, tremblantes, couleur d’ivoire, couvertes de taches brunes. Ces tâches de vieillesse, Marianne les appelait toujours des « fleurs de cimetières… »
Marianne ?
Peu à peu, comme s’il se réveillait, tout lui revint. L’hôpital. La maison des vieux. La promenade. Il y avait aussi cette femme blonde, sans doute l’infirmière, qui…
Oh et puis il ne savait plus.
Il ôta ses épaisses lunettes. Elles lui faisaient mal, et d’abord elles ne l’aidaient pas vraiment à y voir mieux. Il les essuya pourtant consciencieusement avec son mouchoir. Une fois, deux fois. Rien n’y faisait. À moins qu’il ait quelque chose dans l’œil ? On aurait dit des larmes.
– Alors, qu’est-ce qui t’arrive ? Elles ne sont pas bien, tes nouvelles lunettes ?
Il réussit à ne pas sursauter. En fait, il avait eu vaguement conscience de ces silhouettes qui s’approchaient de lui. Il aurait juste préféré qu’on ne lui parle pas tout de suite.
– Oh, bien le bonjour, bien le bonjour…
Il allait quand même falloir qu’il arrête de parler comme un livre, à la fin. Il rajusta ses lunettes. Ah, ça allait mieux, il y voyait.
Deux hommes et un petit garçon l’avaient rejoint. L’enfant se jeta contre ses jambes, l’embrassa affectueusement, puis voulut prendre sa canne.
– Doucement, Paul. Fais attention à Papy, il est fatigué » dit le plus jeune des deux hommes.
Ils se ressemblaient : même silhouette trapue, même regard sombre, même crâne dégarni. Celui qui venait de parler pouvait avoir une quarantaine d’années, et regardait la scène en souriant.
L’autre homme… bien sûr, c’était Simon, son propre fils. Son aîné. Celui qui était venu le chercher, à l’hôpital, qui l’avait amené ici. Simon, cet homme sérieux et responsable, à la bouche marquée de rides tristes. Simon, l’enfant secret et ombrageux, l’enfant agile et fort.
Simon, ce vieil homme ?
Oh oui, bien sûr. Avec son fils. Et le fils de son fils – il avait un joli nom, mais lequel ?
Il se rendit compte que Simon lui parlait. Toujours à propos de lunettes. Le vieil homme fit un effort pour entrer dans la conversation :
– Oui, c’est certain, mon opération des yeux m’a fatigué, mais…
Simon le fixa d’un air surpris :
– Qu’est-ce que tu racontes, Papa ? On ne t’a pas opéré des yeux !
– Mais si… quand… quand j’avais… trente ans, peut-être ? Souviens-toi, j’étais myope, on m’avait opéré au laser… Tu étais venu me chercher, avec ta mère, et tu m’avais raccompagné chez nous en me tenant par la main… Tu étais un petit garçon, mais tu t’en souviens, n’est-ce pas ? Tu étais grand… comme lui, à peu près »
Le vieil homme montrait le petit garçon qui s’était éloigné, et qui jouait avec une branche. Celui-ci s’immobilisa un instant, et le fixant dans les yeux, dit avec un sérieux attendrissant :
– Tu sais, Papy, moi, je m’appelle comme toi.
Puis il reprit son jeu, fendant l’air comme avec une épée. Les deux hommes debout sourirent. Puis Simon reprit, sur un ton de jovialité forcé :
– D’accord, Papa, je me souviens quand on t’a opéré. Mais je te parlais de tes nouvelles lunettes. Tu en es content ?
– Oh, oui. Oui, très bien, tout va bien, merci Monsieur. Simon. »
C’était plus fort que lui. Il fallait qu’il hésite, même sur le nom de son fils ? Comme si des nuages passaient sans cesse entre ses idées et ses mots. Il se sentit triste, soudain, de se montrer incapable d’exprimer ses vrais sentiments.
Il pensa : mon fils. Mon amour. Ma fierté.
Et il dit :
– Cela faisait longtemps que tu n’étais pas venu me voir. Je m’ennuyais. »
Une ombre passa simultanément sur le visage des deux jeunes hommes. Ils avaient la même manière de froncer les sourcils. Comme quand Simon était enfant.
– Mais, Papa, je suis venu hier après-midi.
Et le fils de Simon ajouta :
– Et tu t’es endormi pendant qu’on discutait. On n’a pas voulu te réveiller. Tu t’es bien reposé, au moins ?
C’était un si gentil garçon – un peu turbulent, un peu polisson parfois, mais si gentil. Comment s’appelait-il, déjà ?
Le vieil homme hocha la tête en souriant. Il avait pris l’habitude de faire cette mimique quand il ne comprenait pas ce qu’on lui disait, ou quand il se rendait compte qu’il venait de dire ou de faire quelque chose de déplacé.
Il attendit quelques instants que la conversation reprenne. Enfin, Simon demanda :
– Tu veux qu’on continue à se promener ? On peut aller jusqu’au parc, ou rentrer, comme tu veux.
Le vieil homme tendit la main vers le bras de son fils, pour qu’il l’aide à se relever. Soudain, il eut envie de l’embrasser, de prendre sa tête sur son épaule. De lui dire de ne pas avoir peur. Que Papa était là.
La canne tomba sur le sol.
– Fais attention, Papa…
Simon et son fils se glissèrent chacun d’un côté du vieil homme, le tenant par les coudes, prêts à le soutenir. Quand il sentit les muscles de leurs bras contre ses côtes, une plaisanterie lui vint à l’esprit, et il s’empressa de la dire :
– Ça fait longtemps que je n’ai pas joué comme talonneur…
Il fut si heureux d’entendre les deux hommes rire. En rentrant chez lui, Simon pourrait dire : Papa va mieux.
Comme ils marchaient en regardant l’enfant qui courait devant eux, le vieil homme se sentit étrangement bien. Parler avec quelqu’un avait souvent cet effet-là, comme si cela l’aidait à fixer sa mémoire.
– Et ton frère, quand vient-il me voir ?
– En fin de semaine. Il doit d’abord passer chez Maman, à Nevers, puis il descendra te voir.
– Ta mère va bien ? demanda le vieil homme. Simon acquiesça sans rien dire.
Marianne. Depuis combien de temps ne l’avait-il pas vue ? Il ne savait même plus quel visage elle avait, ni ce qu’elle pouvait penser de lui. Elle devait toujours le détester, sans doute – après tout, il l’avait quittée pour Elvina. Mais le vieil homme demandait toujours de ses nouvelles à Simon – il avait l’impression étrange que son fils attendait cette question. Même s’il n’y répondait pas.
Simon s’était remis à parler de son frère Frédéric.
Un garçon si gai, si plein de vie. Toujours à rire et à faire rire. C’était lui qui avait le mieux vécu cette période difficile où ses parents s’étaient séparés. Jamais en colère, écoutant les explications avec cet air de gravité et de sérieux tellement attendrissant. Quel âge avait-il alors ? Cinq ans ? Moins ?
Aujourd’hui, Frédéric était cet homme trop sûr de lui, un peu bedonnant, les cheveux gris. Il avait divorcé longtemps auparavant, et le vieil homme avait pensé que tout était de sa faute. Aujourd’hui, il n’était pas là – d’ailleurs, il n’était pas venu le voir depuis qu’il était entré à l’hôpital, si ? Le vieil homme faillit poser la question à son fils. Mais à quoi bon ? S’il se trompait, il aurait l’air sénile ; et s’il avait raison, Simon se sentirait embarrassé.
Tu vois, vieille branche, que tu arrives encore un peu à réfléchir…
Simon et son fils parlaient toujours. Ils donnaient des nouvelles de gens que le vieil homme n’était pas certain de connaître, même si leurs noms lui semblaient familiers. Ils parlaient d’une chambre, une chambre chez Simon, qu’ils étaient en train d’aménager pour y accueillir le vieil homme quand il irait mieux et qu’il sortirait de la maison de repos.
Il ouvrit la bouche. Ils étaient arrivés devant l’allée de la maison de repos, sous la rangée de frênes dont les branches s’ornaient maintenant de minuscules bourgeons d’un vert acide.
Le vieil homme cessa d’avancer. Il ne fallait pas qu’il y aille.
– Qu’est-ce qui se passe, Papa, tu es fatigué ? Tu veux qu’on s’arrête ? Tu veux t’asseoir, Papa ? Non ? Alors, on ne va pas rester là, quand même ? C’est bientôt l’heure du repas, tu seras mieux là-bas…
Et lui résistait, arc-bouté contre leurs bras solides.
Il savait. Il devait parler à Simon, et à cet autre homme… son frère, Frédéric.
Mû par une intuition lumineuse, il savait ce qu’il fallait leur dire, ici et maintenant.

Je vous aime.  Vous êtes mes petits. Je vous ai aimés du premier regard, comme un animal, quand vous n’étiez encore que des morceaux du corps de votre mère.
C’est moi qui vous ai séparés d’elle. Je l’ai aimée, aussi, d’une autre manière. J’ai construit une vie, une tanière, pour elle et pour vous.
Et j’ai aimé Elvina comme un fou. J’ai tout quitté pour elle, je vous ai abandonnés.
Si je l’ai regretté ? Tous les jours, toute ma vie ; et pourtant, non, jamais.
J’aurais voulu être là quand vous aviez besoin de moi, mais j’étais trop loin pour vous entendre m’appeler ; et quand nous étions ensemble, parfois, nous nous sentions presque étrangers. Vous avez grandi, mûri, vieilli sans que je m’en aperçoive ; mais j’aurais voulu être là, chaque jour, en pensée près de vous. J’aurais voulu être comme un ange sur votre épaule, impalpable, invisible, qui vous guidait sur votre chemin. Mais je n’étais qu’un homme.
J’ai essayé d’être heureux, j’ai essayé de vous rendre heureux. Je vous ai tous aimés. Comme un égoïste, comme un lâche. Je vous ai tous mal aimés, mais je l’ai fait de tout mon cœur.
Maintenant, je vais mourir. Je ne veux pas mourir. Même si mon corps est à bout, même si mes pensées sont inertes, je ne veux pas renoncer. J’aimerais vous dire que je n’ai plus peur, mais ce n’est pas vrai. Je crève de trouille.
Et pourtant, ce n’est pas grave. Parce que je n’avais rien, rien que ce putain d’amour à vous donner. Et même si je n’y ai pas toujours cru, si je n’ai pas toujours eu la force, je vous ai offert tout ce que je pouvais.
Pardon, mes amours.

Le vieil homme remuait distraitement la purée verdâtre dans son assiette quand il se rendit compte qu’il était à nouveau tout seul. Simon et son frère – bon, ce n’était pas son frère, mais qu’importe ? – avaient dû l’aider à s’asseoir au réfectoire. Qu’est-ce qui s’était passé avant ? Il ne le savait plus.
Les aliments n’avaient aucun goût. À moins que ce ne soit la faute des médicaments.
Le vieil homme renifla. L’odeur de désinfectant et d’urine rancie était toujours aussi présente dans la pièce fermée.
Tant qu’il avait son odorat et qu’il pouvait marcher tout seul…

 

Plus tard, une infirmière le prit par le bras et le ramena dans sa chambre.
– Et il va faire une bonne sieste, hein, Papy ?
Il aurait aimé qu’on l’appelle par son prénom, pour une fois. Ou juste « Monsieur ». Mais il ne dit rien, et resta debout quelques instants.
Sa chambre. Au moins, il y était seul. Pas comme à l’hôpital, où il avait été contraint de supporter la présence d’un autre patient. Un vieux, celui-là.
Simon et sa femme avaient soigneusement rangé ses affaires personnelles dans les placards. Ils avaient apporté quelques livres et des revues – mais il n’arrivait plus vraiment à lire – et un petit appareil à musique. Il pensa qu’il pourrait écouter quelque chose, peut-être du Mozart… Sauf que c’était l’heure de la sieste. Pas de bruit de quatorze à dix-sept heures. Comme pendant les interminables après-midi d’été, quand il était enfant, attendant impatiemment dans le silence de la chambre obscure l’heure d’aller à la mer…
Il regarda les murs mauves et les cadres accrochés. Des reproductions de vieilles cartes postales, un paysage sans relief – ils faisaient partie du mobilier de la chambre. Le vieil homme soupira.
Mais, là, sur la table de nuit, il les trouva enfin. Simon avait apporté les cadres avec ses photos.
Marianne avec les enfants, à la maison de Nevers. Un paysage méditerranéen. Et, en plus grand, un portrait d’Elvina. Elvina qui le regardait de toute l’intensité de ses yeux azur.
Il tira les rideaux et s’allongea péniblement, le cadre serré contre son cœur.

Il n’aurait pas su dire s’il avait dormi cinq minutes ou une heure. La lumière entrait à flots dans sa chambre. Quelqu’un avait dû ouvrir les rideaux.
Il se leva et marcha jusqu’à la fenêtre. Plus aucune douleur dans ses jambes. Il s’accouda à la fenêtre et regarda le paysage. L’air chaud embaumait le lilas et l’herbe coupée.
On y voyait jusqu’à l’horizon. Depuis le petit village, la vallée s’étendait au milieu des collines de terre rouge. On apercevait la ville au loin, avec ses grands magasins et ses voitures et les gens qui marchaient sur les trottoirs en souriant.
Le vieil homme pensa qu’il emprunterait peut-être une bicyclette, pour faire un tour sur la route.
Il marcha jusqu’à la porte de la chambre avant de se rendre compte qu’il avait oublié sa canne près du lit. Il fit demi-tour d’un seul mouvement.
Il ne fut même pas surpris en comprenant ce qu’était la forme allongée sur le lit. Juste un petit pincement au cœur. La pensée qui le traversa fut :
Bon. Comme ça, je n’ai plus besoin de canne.
Et il repartit vers la porte.
Au moment précis où il allait l’ouvrir, il sut exactement qui l’attendait derrière.