de Zoé Farret, élève de quatrième au Collège Saint-Joseph de Beaumont de Lomagne.

Prix Jeunesse de la nouvelle – Lauzerte 2019
Concours scolaire 2019 d’écriture de nouvelles – la métamorphose

Projet Papillon

Paris, 1919
Gustave Papillon avait reçu une lettre.
Deux jours auparavant, à la même heure, il installait son chevalet et une toile vierge devant la fenêtre de son petit appartement, celle qui donnait sur le quai de la Seine. Le vieux monsieur qui lisait le journal était déjà sur son banc, alors Gustave attendait quelques minutes. Puis, quand la petite horloge qui pendait au dessus de son lit sonnait la demie de huit heures, il voyait arriver la chanteuse de rue qui compléterait son tableau. Alors il peignait la robe bleue de la fille, le grand chapeau du vieux-monsieur… Il était comme ça Papillon, il peignait chaque jour ce même tableau, et ce depuis si longtemps, que la seule armoire dont il disposait était désormais remplie de toiles.

Mais voilà que la veille, il avait constaté avec horreur l’absence de ses modèles. Pire, à leur place se trouvaient deux chats immondes. Ils avaient l’air sale, malades, ils faisaient peur. Et aujourd’hui, ce matin pour être précis, il avait reçu cette lettre. Gustave se doutait que tout cela avait un lien. Lui qui se plaignait de sa vie monotone, le voilà servi ! Ce n’était qu’une simple enveloppe, et Gustave se demandait comment cette lettre avais pu lui arriver, alors quelle n’affichait même pas son adresse. Lorsqu’il l’avait ouverte (déchirée serait plus  adapté), il avait d’abord cru à un canular. Ce devait être un gamin qui lui avait fait une blague en lui envoyant une page blanche, rien de très inquiétant. Mais en se penchant un peu, il avait aperçu quelques mots griffonnés à la va-vite, dans le coin droit de la feuille… C’était une adresse.
Bureau des Etudes Scientifiques et Fantastiques, secteur
de la Métamorphose et des Apparitions,
Au sous-sol du 36 quai des Orfèvres.
Aucune signature, rien qui puisse le renseigner sur l’identité de l’expéditeur. Gustave habitait non loin du quai des Orfèvres, cela ne lui prendrait que quelques minutes d’aller vérifier s’il y avait bien quelqu’un qui l’attendait. Mais quelque chose clochait. Il avait beau être nouveau à Paris, il n’avait jamais entendu parler d’un quelconque « Bureau des Etudes ». Gustave se leva de son lit, attrapa sa veste et son chapeau melon puis sorti en vitesse de son appartement. Peu importe ce qui se trouvait dans ce bureau. Il se devait d’expliquer à ces personnes qu’envoyer une lettre quasiment vide n’était pas correct. Et encore moins à cette heure de la matinée.

Papillon marcha rapidement jusqu’au Pont Neuf. Le vent était froid, le ciel était gris et la Seine qui coulait sous ses pieds n’était guère mieux. Etrangement, il ne croisa personne. C’était bien rare. D’habitude, même s’il faisait mauvais, il y avait toujours quelques courageux qui osaient braver le froid. Mais pas aujourd’hui. Le silence en était presque bruyant. Les oiseaux semblaient être rentrés chez eux. Gustave se sentait étouffé, et à chaque respiration, encore un peu plus.

Il aperçut une coupure de journal qui flottait dans une flaque. Il avait plu, cette nuit ? Il la ramassa du bout des doigts. La majeure partie du texte était trempée, mais en regardant d’un peu plus près, Papillon réussi à distinguer un paragraphe épargné.

« Le scientifique de renom Hubert Franqulin aurait avoué hier soir à la presse parisienne, l’existence d’un bureau d’études secrètes visant à transplanter des gènes animaux sur des êtres humains, dans l’espoir d’obtenir ainsi des hybrides humanoïdes ayant des capacités redoutables dont disposent, pour le moment, seules certaines espèces animales. « Tout ça dans l’unique but de créer de nouvelles armes pour l’armée française, dans l’éventualité d’une ultime riposte de la troupe allemande, bien que l’armistice soit signée », précise Mr.Franqulin. »

Gustave regarda le bout de papier, sidéré. Des hybrides qui serviraient d’armes ? C’était de la pure folie ! Et qui était cet Hubert Franqulin ? Il n’en n’avait jamais entendu parler. Et si… tout se mit en place dans l’esprit de Papillon. Le vieux monsieur, la chanteuse, et puis ensuite ces chats tordus… Gustave comprit. Ses modèles avaient servi de rats de laboratoire à un type complètement malade. Et lui, il était en train de se jeter dans la gueule du loup.

Lorsqu’il releva la tête, le brouillard s’était levé, épais, glacial. Papillon se trouvait au milieu du pont, et il ne voyait rien à plus de deux mètre. Il devait absolument rentrer chez lui. Il avait été si sot ! La température chutait, son souffle provoquait des nuages de buée. Il fit demi-tour, pour rebrousser chemin le plus rapidement possible. Avec un peu de chance, il serait bientôt sur le quai. Cela ne lui plaisait pas de rester ainsi au milieu d’un pont alors qu’il n’y voyait pas mieux qu’en pleine nuit. Il resserra les pans de son manteau et accéléra le pas.
Le vent sifflait à ses oreilles.
Soudain, il s’arrêta, le coeur battant. Gustave regarda droit devant lui. Quelqu’un le suivait. Il percevait une respiration. La sienne ou celle de cet inconnu ? Celui-ci fit un pas. Vers lui ou pour s’éloigner ? Il n’en savait rien. Il pensa à la coupure de journal. Etait-ce possible qu’il soit le prochain cobaye sur la liste de cette organisation secrète ? L’inconnu refit un pas. Le bruit était sourd sur le pavé du pont, comme si ses chaussures avaient un talon en bois. Peut-être des bottes. Cela ne l’aidait pas à savoir si c’était un homme ou une femme. Gustave se sentait lâche. Il désirait plus que tout savoir qui c’était, mais il n’arrivait pas à s’obliger à regarder derrière lui. Il avait le souffle court. Il avait sous-estimé son instinct de survie. Il attendit de longues secondes qui lui parurent durer des heures, avant qu’un autre pas se fasse entendre. Cette fois, il en était sûr, on lui en voulait. A la minute où il bondit pour partir en courant, un objet froid lui cogna la tête et la douleur lui vrilla le crâne. Il tomba à genoux sur le pavé glacé. Sa vision se troubla à la vue des gouttes de sang qui perlait sur le sol. Il avait mal à la tempe, mais cela lui semblait supportable. Il voulait se retourner, partir en courant, seulement la peur le tétanisait. Il se mit à espérer que quelqu’un passe et effraie sont agresseur. Gustave se demandait s’il allait mourir rapidement, ou si son agresseur allait prendre son temps… Il entendit un froissement de vêtement, tout près de son oreille droite, et il sentit une aiguille s’enfoncer dans son cou. Il aurait voulu hurler, se dégager, mais la douleur le foudroyait. Il trembla violement et sentit le liquide glacial parcourir chaque vaisseau de son corps. Le monde autour de lui parût s’agrandir. A moins que ce ne fût lui qui avait rétréci.

Une chose est sûre, c’est que ce jour là, Gustave devint enfin Papillon.