de Tsipora Shourick, élève de troisième au collège Notre-Dame de Montauban.

Prix Jeunesse de la nouvelle – Lauzerte 2019
Concours scolaire 2019 d’écriture de nouvelles – la métamorphose

Devenir ce que l’on est

Ezel était un jeune homme d’une quinzaine d’années. Il était très intelligent, ajoutant cette qualité à tant d’autres que l’on utilisait pour le qualifier : il était gentil, modeste, dévoué, généreux, curieux et très drôle. Son seul problème était qu’il était assez solitaire, n’ayant pas beaucoup d’amis de son âge, les adolescents étaient bien trop immatures selon lui. Ils ne parlaient que de mode, de football, de fêtes, de filles et d’autres choses tout aussi futiles. Lui préférait discuter de thèmes plus intéressants et complexes. Il n’était pas étonnant de voir Ezel parler avec ses professeurs, comme monsieur Seybit, son professeur de français, ou avec d’autres adultes et on pouvait remarquer à ces moments-là à quel point il pouvait être passionné et enthousiaste.
Ezel détestait le mot « intelligence » à cause duquel il était étiqueté et rejeté depuis l’école primaire. Durant l’un de ses moments de réflexion où il naviguait dans ses pensées, il préféra la définir comme une bonne mémoire associée à de la logique. C’était plus long mais cela faisait l’affaire. Un jour, monsieur Seybit, qui était aussi son professeur principal, proposa aux parents du jeune homme de lui faire passer un test de QI. Ezel passa alors le test. Quand la psychologue qui le lui avait fait faire eut les résultats, elle lui annonça qu’il avait une intelligence supérieure à la moyenne et qu’il faisait partie des 2,28% de la population mondiale à être « surdoué », ce qui expliquait sa grande émotivité. En rentrant chez lui, Ezel emprunta quelques livres sur la surdouance à la bibliothèque, pour se renseigner. Il se plongea immédiatement dedans et ressentit un petit frisson d’excitation, comme à chaque fois qu’il ouvrait un livre.
Heureusement que la bibliothèque existait parce que, sans elle, il aurait ruiné ses parents avec tous les livres, romans, poèmes ou pièces de théâtre, qu’il voulait. C’était dans les livres qu’il avait appris la plupart de ce qu’il savait parce qu’il s’ennuyait en classe. A sept ans, par exemple, il avait lu que son prénom signifiait « âne » en néerlandais. « Simple coïncidence ! », avaient dit ses parents quand le petit garçon leur avait demandé. Il avait alors appris quelques autres mots de cette langue jusqu’à pouvoir tenir une conversation assez simple. Ses parents auraient pu choisir un autre animal, plus beau, plus majestueux.
Ezel lut donc les trois livres et apprit certaines choses. Certains surdoués ne montraient pas forcément leur intelligence et vivaient dans le déni de cette capacité. Il se reconnut dans le passage sur la solitude, sur l’amitié avec des personnes plus âgées ou sur les émotions plus intenses pour les surdoués. Il trouva d’ailleurs d’autres façons de dire « surdoué », terme qu’il n’aimait pas vraiment parce qu’il faisait très prétentieux avec un accent pompeux ; il y avait donc « précoce », « haut potentiel », « HPI », qu’il n’appréciait pas plus, et « zèbre », qui l’avait fait sourire, le zèbre étant son animal préféré. Un comble quand on sait que son nom était « âne » ! Après quelques heures de lecture, Ezel alla se coucher, heureux de toutes ses nouvelles connaissances grâce auxquelles il comprenait mieux se façon d’être.
Au milieu de la nuit, le jeune homme se réveilla en sursaut et en sueur. Ce rêve était tellement réaliste ! Il pouvait encore ressentir les picotements qui traversaient ses doigts… Mais c’était impossible, il ne pouvait pas se transformer ! Ezel regarda l’heure sur son radio-réveil. Deux heures du matin.
Les picotements dans ses doigts ne cessaient pas, il avait même l’impression de les sentir dans les pieds. Il alla ranger les métamorphoses avec un petit « A plus, Ovide » et prit un Thriller pour lui changer les idées. Les picotements commençaient à l’énerver et semblaient se propager dans ses bras et ses jambes. Il ouvrit le livre et commença sa lecture. Les picotements recouvraient la quasi-totalité de son corps à présent. Il dut se concentrer pour lire la première phrase tant les picotements étaient intenses.
Ces derniers contrôlaient tout maintenant. Son cerveau et son cœur semblaient ne plus lui appartenir. Le jeune zèbre ferma ses yeux bleus, abruti par la douleur qui transperçait ses tempes. Quand il les ouvrit, une chose avait changé. Il avait les yeux noirs. Tellement noirs que l’iris se confondait avec la pupille.
Ezel fut pris d’une soudaine pulsion et sortit en courant. Une fois dehors, il respira à pleins poumons avant de se retourner une dernière fois vers sa maison puis de courir dans la direction opposée.
« -Je suis en train de fuguer, s’effraya-t-il, je ne ferais jamais cela ! Le vrai moi ne ferait jamais cela. »
C’était vrai. Mais ce n’était pas le vrai lui. Il ne contrôlait plus son corps. Il continuait de courir, les pieds encore nus sur le bitume, quand il trébucha soudain. Les picotements dans ses pieds avaient enfin cessé. Ce qu’il ressentit alors fut cent fois pire. Il eut l’impression que l’on lui arrachait les ongles, que l’on étirait ses os avant de les casser en mille petits morceaux, que l’on lui soulevait la peau et que ses muscles partaient avec. La douleur était telle qu’il voulut hurler mais seul un petit gargouillis sortit de sa gorge nouée. Quand la souffrance s’estompa, il regarda ses pieds, d’abord interdit puis complètement surpris. Il avait des sabots. Il voyait ses jambes changer, elles aussi, mais il ne ressentait plus rien, comme s’il était anesthésié ou avait quitté son enveloppe charnelle. Il se contentait d’être spectateur étourdi de ce qu’il se passait sur son corps.
Ses jambes, d’abord, grossirent et s’allongèrent ses chevilles remontèrent dans un craquement désagréable à entendre. Son torse et son ventre gonflèrent et arrachèrent le large T-shirt qu’il portait pour dormir. Ce brusque changement déséquilibra le jeune homme, si l’on peut l’appeler comme cela, et il tomba vers l’avant, les bras devant lui pour amortir le choc. Mais il n’y eut aucun choc. Ses mains et ses bras avaient subit le même sort que ses pieds et ses jambes pendant la chute et il se tenait maintenant à quatre pattes. Son cou grandit. Ses narines se dilatèrent, sa mâchoire grandit et ses dents triplèrent de volume. Son naseau et sa bouche se joignirent avant de s’allonger. Il comprit qu’il se transformait en équidé quand ses oreilles remontèrent le long de son crâne pour s’étirer en pointes.
Quand sa peau et ses muscles eurent trouvé leur nouvelle place, des poils poussèrent rapidement sur tout son corps. Dans son étourdissement, le jeune animal aperçut un flou mélange de noir et de blanc.
« -Super ! Je suis un zèbre ! déduisit-il. Je n’aurais pas pu mieux tomber ! »
Le nouvel Ezel regarda autour de lui et s’enchanta de remarquer que la noirceur de la nuit n’entachait pas sa vision. Il tenta quelques pas hésitant et vacillants avant de trouver son équilibre et de se mettre à galoper, plus qu’heureux de sa liberté acquise. Sentir le vent battre contre ses flancs l’emplissait d’un sentiment d’euphorie, de quiétude et d’adrénaline qu’il n’avait ressenti auparavant. Son galop était encore un peu gauche et maladroit, le jeune équidé savait qu’il n’avait par la grâce de son animal préféré mais il mit cela sur le compte de sa récente métamorphose.
Ezel ralentit peu à peu, jusqu’à s’arrêter totalement. Il regarda autour de lui et vit qu’il avait quitté le goudron de sa banlieue pour l’herbe grasse d’un pré. Il s’émerveilla de la beauté du lieu. Des fleurs colorées poussaient entre les herbes hautes ; un peu plus loin, des arbres chétifs annonçaient une vaste forêt. Tout était calme, chaque couleur semblait endormie, comme si elle attendait quelque chose pour éveiller son éclat. Un léger brouillard rendait le lieu plus mystérieux encore. Soudain, une petite lueur rouge apparut. Ezel se tourna vers sa source et en resta bouche bée. Le soleil se levait. On pouvait le distinguer derrière les arbres. Il était énorme et rougeoyant. En quelques minutes, il monta dans le ciel, inondant petit à petit le pré de sa lumière. Le brouillard tomba, vaincu par la chaleur du jour nouveau, et se déposa en fines gouttelettes sur l’herbe. Celle-ci étincela de mille éclats, telle un immense diamant, grâce à cette timide rosée. Les couleurs s’éveillèrent, ajoutant la touche finale à ce splendide tableau.
Ezel pensa que sa mère aurait adoré voir cela et une vague de nostalgie l’envahit. Comment allait-il faire sans sa famille ? Ses parents s’inquièteraient quand ils verraient son lit vide. Et comment leur expliquer son aventure hallucinante quand il rentrerait ? S’il rentrait… Il ne savait pas s’il se retransformerait. Sa joie s’évapora à ces tristes pensées.
Il recommença à marcher, tête basse, voulant quitter ce décor qu’il trouvait finalement très fade. Plus rien n’était beau. Ni le pré, ni le ciel aux couleurs pastelles, ni sa nouvelle condition.
Le triste animal avançait sans but sur un chemin rocailleux, shootant de temps à autre dans un caillou de ses sabots qui traînait dorénavant comme des boulets. Après quelques heures d’errance, le soleil était à son zénith et l’équidé s’arrêta au bord d’une rivière, toujours aussi dépité et déprimé.
« -Tu as l’air perdu… »
Ezel se retourna brusquement, surpris. Une jeune fille le regardait fixement et avec douceur, avec ses grands yeux bruns.
« -N’aies pas peur, ce n’est pas moi qui vais te faire du mal. »
Elle s’approcha un peu, très calme. Elle n’avait pas l’air de s’inquiéter de faire face à un zèbre.
« -Remarque, c’est plutôt à moi qu’on fait du mal… Je te dérange si je m’assis là ? Merci, tu as l’air gentil. »
Ezel s’approcha délicatement à son tour. Elle semblait si fragile et brisée. L’adolescente frissonna quand elle sentit le souffle de l’animal sur sa nuque.
« -Je peux te raconter ? Merci, tu es gentil. J’ai besoin de me confier. Dans mon collège, il y a deux filles, tu sais, le genre de filles populaires, maquillées comme des pots de peinture, incroyablement hypocrites et, le pire!, inséparables. Tu vois le genre ? Ces filles ont commencé à m’embêter en cinquième. J’étais nouvelle, je me suis dit que ça passerait. Mais non… Elles m’insultent, me poussent, me menacent, m’humilient et personne ne m’aide. Même le CPE est de leur côté, tu y crois ? J’en ai marre, elles me poussent à bout… En plus, mes parents font semblant que tout va bien dans le meilleur des mondes, que la vie est belle. Mais moi ? Je souffre, moi, je résiste, je pleure, je réplique, j’encaisse les coups, je hurle…, gémit-elle en susurrant le dernier mot. »
Le craquement dans la voix de l’inconnue brisa le cœur d’Ezel. Bien sûr, il connaissait le harcèlement, mais, elle, elle le connaissait trop. Il posa doucement sa tête contre elle, comme pour la protéger, la soutenir.
« -J’ai tellement mal, si tu savais, renifla-t-elle discrètement. Il y a deux choses qui m’ont aidée à tenir : regarde. »
Elle se leva et sortit deux objets de la poche de son large pull. Un livre, d’abord, dont Ezel ne vit pas le titre, et un autre objet qu’elle garda caché dans sa paume tandis qu’elle déposait prudemment le livre sur une racine de l’arbre contre lequel elle s’était adossée. L’animal aperçut un éclat quand un rayon de soleil éclaira l’objet.
« Du métal donc, en déduisit-il. »
La jeune fille écarta ses doigts. Une lame. C’est quand elle remonta la manche de son pull qu’Ezel comprit la première chose qui la soutenait. De longues lignes écarlates découpaient la peau pâle et boursouflée de son avant-bras.
Il voulait lui dire, lui crier d’arrêter, qu’il se faisait du mal, que c’était mauvais, qu’il l’aiderait, qu’il ne voulait pas qu’elle souffre. En quelques minutes à peine, il s’était attaché à cette fille, plus qu’à n’importe quelle personne avant. Il voulait la serrer dans ses bras, lui chuchoter que tout irait bien même si ce n’était pas vrai et caresser ses cicatrices. Il en voulait à ces deux filles qui la harcelaient. Il en voulait à sa forme qui l’empêchait de faire tout ce qu’il voulait. Elle reprit la parole en attrapant le volume qu’elle avait posé :
« -Et l’autre chose, c’est ce livre. Essaie de ne pas le manger, j’y tiens. »
Lui ? Manger les livres ? Non : il les dévorait. Mais au sens figuré.
« -Tu ne vas certainement pas comprendre ; moi-même, je ne comprends pas pourquoi lui en particulier… Peut-être parce que j’aimerais changer, changer d’école, changer de style, changer de personnalité, mais je n’en ai pas la force ni le courage. Ou alors, changer de vie. Me transformer, être un animal, comme toi. »
La jeune fille montra alors le livre à Ezel. « Les Métamorphoses d’Ovide ». Elles y étaient toutes. Ezel s’approcha pour mieux le voir. Magnifique. Il sentait son odeur de là où il était : un mélange de vieux papier, de feu de cheminée et du parfum léger de l’adolescente. Enivrant.
« -Je vais te lire ma préférée, tu veux bien ? Super ! Alors, attends… Voilà, page 216 ! s’exclama-t-elle, euphorique. C’est « La Statue de Pygmalion », tu connais ? Alors… « Petit fils d’Agénor, roi de Chypre, Pygmalion était un sculpteur réputé. Il avait choisi de rester célibataire et refusait énergiquement tout projet de mariage, car il considérait les femmes comme des êtres frivoles qui ne pouvaient emmener que des ennuis… »
La voix douce, posée et passionnée de la fille captura l’attention d’Ezel qui s’installa à côté d’elle pour mieux écouter le récit.
« -… Pygmalion épouse Galatée. La déesse Vénus assiste à leur mariage : c’est son œuvre ». Alors, tu en penses quoi ? Tu aimes ? »
L’équidé avait adoré. En bon élève qu’il était, il connaissait déjà l’histoire de Pygmalion et Galatée, mais jamais il n’avait pris autant de plaisir à l’écouter. La jeune fille avait un don incroyable pour narrer. Il avait été pendu à ses lèvres, il en voulait plus.
« -Oh, non ! Regarde l’heure ! s’écria-t-elle soudain en regardant sa montre. Mes parents vont me tuer ! Je reviendrais demain à la rivière, avec mon livre. Tu es vraiment de bonne compagnie. J’espère que tu seras là, tu es le seul à m’avoir écoutée vraiment. Alors à demain. »
Elle alla à lui et caressa distraitement le duvet autour de ses naseaux.
« -Mon bel âne… »