Alter ego

de Colin Thibert

Sélection Prix Jeunesse – Lauzerte 2015

Le jour de ses quinze ans, Lionel fut invité à s’asseoir dans le magnifique fauteuil en ronce de zamier habituellement dévolu aux clients du cabinet Bernaudet. Il se demanda si son père allait également lui proposer un cigare, mais ce dernier se contenta de déclarer d’un ton solennel :

Lionel, tu atteins aujourd’hui l’âge de la majorité légale… Il est temps pour toi de connaître le secret des Bernaudet !…
Un secret ? Super !
Ne m’interromps pas, quand je parle ! Un secret, disais-je, dont je suis certain que tu feras le meilleur usage ! Ainsi que ton grand-père et moi-même l’avons fait avant toi…
Pas de problème, p’pa.
Maître Bernaudet jeta un regard oblique à son fils et soupira longuement avant de poursuivre :

Tel que tu me vois, je devrais être mort plusieurs fois !
Comment cela ?
Tu te souviens de mon accident de chasse ?
Comment ne pas s’en souvenir ! à chaque repas de famille, le notaire ressassait l’histoire dans ses moindres détails : la manière dont le fusil s’était enrayé, le buffle qui fonçait sur lui les naseaux écumants, son réveil dans un lit d’hôpital…

J’ai survécu, en plus, à un virus rarissime et à un grave problème cardiaque ! Et sais-tu pourquoi, mon garçon ?
Parce que tu as eu de quoi te payer de bons médecins.
Pas seulement, Lionel, pas seulement ! J’ai survécu parce que j’avais en réserve les organes qu’il fallait !
Comment ça : « en réserve » ?
Maître Bernaudet toussota.

Lionel… Tu as déjà entendu parler des clones, je suppose ?
L’an dernier, en cours d’éducation civique. Il est rigoureusement interdit d’en posséder ou d’en élever !
D’accord, d’accord… Ce n’est pas tout à fait légal… Mais tu préfèrerais peut-être que je sois mort pour respecter la loi ?
A une telle question, on ne peut répondre que : « Non, bien sûr ! » Ce que fit Lionel.

Si nous n’avions pas chacun nos clones, Lionel, ta maman ne paraîtrait pas aussi jeune et ton oncle Frédéric n’aurait survécu ni à la bouteille, ni à tous ses accidents d’auto ! Tu es d’accord que ça vaut bien une ou deux petites entorses à la loi, non ?…
Lionel en convint. Son père lui révéla que dès sa naissance, un Lionel-bis avait été élevé parallèlement à lui dans un laboratoire discret, prêt à fournir organes et tissus compatibles au moindre pépin. En cas de nécessité, un ou plusieurs autres clones pouvaient également être développés en croissance accélérée, à partir des cellules souche de Lionel, conservées dans l’azote liquide.

Tu te doutes bien que tout cela me coûte – c’est le cas de le dire -, la peau des fesses ! conclut son père. Mais peut-on imaginer meilleur investissement ?

Lionel fut choqué d’apprendre que son père profitait de sa fortune pour tourner la loi. Il fut surtout troublé par le fait qu’il existait, quelque part, dans un mystérieux laboratoire, un autre lui-même.

Ce clone, c’est moi ? finit-il par demander à son père.
C’est une copie conforme de toi. Mais ce n’est pas toi, évidemment.
A quoi on voit la différence ?
On ne la voit pas. Mais tu es toi, Lionel Bernaudet, lui, ce n’est qu’un clone. Une réserve de pièces de rechange, si tu préfères.
Une réserve vivante.
Evidemment, vivante.
Mais alors ce clone, il pense ?
Ce que tu peux être fatigant avec tes questions ! explosa maître Bernaudet. Qu’il pense ou non, ça change quoi ? Tout ce qu’on lui demande c’est d’être en parfaite santé !

Dès lors, Lionel n’eut de cesse de rencontrer son clone. Son père s’y opposa. On courait le risque de s’attacher à ce faux jumeau, ce qui compliquait la situation le jour où l’on avait besoin d’organes frais.

Alors il ne fallait pas m’en parler ! s’indigna Lionel.
Je te pensais assez mûr pour comprendre la chance exceptionnelle qui est la tienne !
La maturité n’empêche pas la curiosité.

*

Ils prirent la route un matin de bonne heure, en direction de l’est. Après une heure d’autoroute, maître Bernaudet coupa le pilote automatique de la voiture et le GPS, par précaution.

Mémorise bien l’itinéraire, dit-il à son fils. Si un jour tu devais revenir sans moi…
Qu’est-ce que tu risques, p’pa ? Avec ton clone !
Je ne suis pas immortel pour autant, Lionel.
Ils traversèrent une forêt transgénique : des sapins symétriques et sans défaut, à l’infini. Du bois de charpente sur pied. à droite de la route, à l’entrée d’un chemin de terre, un panneau indiquait : « Ferme de Bois-Colombier »

On arrive, dit maître Bernaudet.
La ferme comprenait plusieurs bâtiments bas coiffés de tôle, un château d’eau, des silos métalliques et un tas de fumier malodorant de la taille d’un terrain de foot.

On dirait une porcherie industrielle ! s’exclama Lionel, déçu.
C’est une porcherie industrielle.
Un employé rougeaud, en bleu de travail, chaussé de bottes en caoutchouc, les accueillit. Il s’inclina obséquieusement devant eux en déclarant : « Ravi de rencontrer le fils de maître Bernaudet ! » Lionel soupçonna son père de le gratifier de généreux pourboires. L’homme les précéda à travers une cour et les fit entrer dans une porcherie. Des centaines de porcelets roses se disputaient les tétines artificielles d’un système d’alimentation. En dépit des puissants ventilateurs qui tournaient au plafond, l’air parut irrespirable à Lionel.

Au fond de la porcherie, l’homme aux bottes pianota une suite de chiffres sur un digicode discret. Un pan de mur coulissa, dévoilant un laboratoire immaculé où travaillaient quelques chimistes. Un homme vint à leur rencontre. Mince, barbu, compétent. Le badge épinglé à sa blouse blanche annonçait : « Dr Pierre Cornillaz »

Le docteur leur présenta le bulletin de santé des clones familiaux. Tout allait bien, rien à signaler. Maître Bernaudet lui établit le chèque de pension trimestriel et sollicita la faveur de faire visiter la « clonerie » à son fils.

Le local était identique à celui qui abritait les porcs : même paille au sol, même système de ventilation. Les clones, mâles et femelles, disposaient cependant de boxes individuels dans lesquels ils reposaient, apathiques et nus. Pour se nourrir, il leur suffisait de presser dans leur bouche l’extrémité d’un tube qui dispensait une ration équilibrée en vitamines, protéines et minéraux, assaisonnée d’une généreuse pincée de neuroleptiques pour assurer le calme dans la « clonerie ». Au passage, Lionel reconnut les clones d’un ou deux amis de ses parents : le secret était donc largement partagé dans leur petit cercle.

Et pour les distraire, osa-t-il demander au médecin. Vous faites quoi ? Vous leur mettez la télé ?
Le docteur Cornillaz répliqua sèchement :

Pour se distraire, ils ont leur pneu.
Dans chaque box, en effet, un gros pneu était suspendu à l’extrémité d’une chaîne. Certains clones s’en servaient pour se balancer, inlassablement.

Ils n’ont pas besoin d’autre chose ! assura le médecin.

Lionel éprouva une impression étrange en découvrant son double : c’était lui, sans être lui. C’étaient son visage et sa silhouette privés de l’étincelle qui faisait qu’il était Lionel Bernaudet. C’était un terne reflet, une pâle copie, un ersatz…

Tu vois ce que je t’avais dit ! triompha maître Bernaudet. Rien n’est plus décevant qu’un clone. Si tu cherches un gentil compagnon, adopte plutôt un chien !

*

Après cette visite, Lionel fut hanté par le souvenir de son clone. Sans cesse, il revoyait ses yeux vides et son visage sans expression. L’idée qu’on élevât un garçon pour ses organes comme un porc pour sa viande le révoltait. Maître Bernaudet assurait que les clones n’étaient pas tout à fait des êtres humains. Comment pouvait-on l’affirmer ? En quoi consistait ce « pas tout à fait » ? N’était-ce pas un moyen pratique de nier une situation révoltante ?

Lionel aurait aimé parler des questions qui le rongeaient avec quelqu’un. Mais comment faire, sans trahir le secret familial ? Il souffrait du sort réservé à son clone mais ne voulait pas non plus voir son père en prison…

Il résolut le dilemme en choisissant de libérer lui-même son clone : il lui offrirait des chances égales aux siennes, il en ferait un homme à part entière. Son frère. Qu’importe ce que dirait son père : lié par le secret, il ne pourrait s’y opposer.
Jour après jour, Lionel mûrit un plan d’évasion. Il attendit que son père fût en voyage d’affaires pour passer à l’action. En moins de deux heures, sa moto l’emmena à proximité de la ferme. Le jeune homme emportait, dans son sac à dos, les outils nécessaires à son expédition ainsi que des vêtements sombres destinés au clone. Lui-même avait pris soin de s’habiller de noir des pieds à la tête. Il attendit la tombée de la nuit pour approcher des bâtiments. Tout était tranquille, pas un employé en vue. On n’entendait que le ronflement ténu de la ventilation. Tapi derrière une citerne de propane, Lionel laissa passer une heure avant de se décider.

La serrure de la porcherie ne résista pas très longtemps à son couteau-laser, cadeau de son père pour ses treize ans. Lors de sa première visite, il avait mémorisé le code d’accès de la « clonerie. » Le panneau coulissa devant lui sans un bruit. Les clones dormaient, roulés en boule dans la paille. Il se demanda s’ils rêvaient.

Il repéra le box de son double et se glissa à l’intérieur. Il ignorait si la réaction de Lionel-bis en le découvrant serait agressive, passive ou proche de la panique… Lorsqu’il braqua le mince faisceau de sa torche bionique sur le visage de son alter-ego, Lionel était paré à toute éventualité sauf à voir le local s’illuminer d’un seul coup et à entendre une voix synthétique clamer : « Sortez immédiatement les mains sur la tête ! Je répète : sortez immédiatement, les mains sur la tête ! »

Lionel jugea prudent d’obéir. Son père contribuait largement à faire vivre ce docteur Cornillaz, il ne risquait finalement pas grand-chose. Sous le regard atone de son clone, il mit les mains sur la tête et enjamba la barrière du box.
Je suis le fils de maître Bernaudet ! Nous nous sommes déjà rencontrés ! précisa Lionel tandis que l’homme aux bottes le poussait sans ménagements vers les appartements du docteur Cornillaz.
Ta gueule !
L’employé tenait dans sa main droite une matraque électrique et paraissait impatient de s’en servir. D’une poussée brutale, il envoya Lionel rouler aux pieds du divan où reposait le médecin.

Je me plaindrai à mon père ! hurla Lionel. Vous n’avez pas le droit !
Tu n’avais pas le droit non plus de t’introduire dans la « clonerie » objecta le docteur d’une voix douce. Sur la bande vidéo de surveillance, on te voit clairement crocheter la serrure…
D’accord, d’accord. Mais c’était pour la bonne cause.
C’est-à-dire ?
Je voulais libérer mon clone !
Le médecin rit doucement.

Le libérer de quoi, jeune homme ?
Eh bien de… De la vie horrible que vous l’obligez à mener ! Une vie d’animal de zoo !
Cette fois, le docteur Cornillaz rit franchement :

Mais mon pauvre garçon, ton clone est mille fois plus heureux que toi !
C’est vous qui le dites !
Réfléchis un peu ! Il est nourri, soigné, et choyé, poursuivit le médecin. Il est rigoureusement libre de son temps, personne ne l’oblige à aller à l’école, à étudier des matières aussi barbantes que les mathématiques ou la chimie, à pratiquer des sports épuisants ou même à manger proprement… Il ignore l’esprit de compétition, l’envie, la jalousie, les tourments de l’amour, et il ne sait même pas qu’il va mourir un jour ! Si ce n’est pas le bonheur, ça !
Là-dessus, le médecin ordonna à l’employé d’enfermer Lionel à la cave. Un petit séjour dans le froid et l’obscurité lui ferait passer le goût de l’effraction.
En dépit de ses protestations véhémentes, Lionel fut enfermé dans un réduit aveugle. Une fois par jour, l’homme aux bottes lui apportait du pain rassis, des trognons de chou, et remplaçait le seau hygiénique plein par un vide.

Je suis sûr que les porcs sont mieux traités ! protestait Lionel.
L’employé avait pour consigne de ne pas lui parler. Il se contentait de le menacer avec sa matraque.

Livré toute la journée à ses seules pensées, le prisonnier eut amplement le loisir de méditer les propos du docteur Cornillaz, et il commença à leur trouver un fond de vérité. Lionel, en effet, détestait l’école depuis toujours, les maths et la chimie par-dessus tout. Il abhorrait le sport en général, la compétition en particulier. Depuis peu, il se désolait de ne pas plaire aux filles qui l’attiraient, et jalousait secrètement les succès de ses camarades…

Alors une idée prit forme dans son esprit. Une idée plutôt
biscornue…

*

Mon pauvre petit ! C’est affreux !
Lionel reposait dans la blancheur des draps, les yeux clos, à peine plus pâle que d’habitude. A son chevet, madame Bernaudet pleurait et se tordait les mains. Maître Bernaudet, lui, s’efforçait de conserver un maintien digne. Il était rentré précipitamment de voyage en apprenant que son fils avait été victime d’un accident de moto. Le docteur Cornillaz n’avait pu intervenir car aucun organe essentiel n’avait été touché, à l’exception du seul qu’il fût impossible de remplacer : le cerveau.

Tu crois que notre petit Lionel va rester idiot ? demanda madame Bernaudet à son mari.
Pas idiot, non… Mais tu as entendu les médecins comme moi : il sera contraint de repartir pratiquement à zéro ! Il devra apprendre, ou plutôt, réapprendre à parler, à lire à écrire… Il nous faudra des trésors de patience !
Nous les aurons ! Lionel est notre fils unique, nous lui avons toujours donné ce qu’il y avait de mieux ! Il redeviendra ce qu’il était ! Et même mieux ! affirma madame Bernaudet.
Portant tendrement à ses lèvres la main de son fils inconscient, elle ajouta :

Tu vas t’en sortir,  mon chéri ! Tu vas t’en sortir !

*

Dans la paille de son box, Lionel ouvrit les yeux. Il avait merveilleusement dormi. Il s’étira, se gratta longuement et porta à sa bouche l’embout du tuyau d’alimentation. Une bouillie tiède, sucrée et parfumée, lui emplit l’estomac. C’était délicieux.

Il se sentait bien. Il ne pensait à rien. Il rota et sourit au docteur Cornillaz qui faisait sa ronde. Le médecin, en retour, lui adressa un bref clin d’œil.

D’un bond, Lionel sauta sur le pneu et commença à se balancer.
(Colin Thibert)

(extrait de Le bâtard de l’espace publié chez Thierry Magnier)

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